Au Cachemire, « l’armée indienne est un Etat en soi »

lundi 17 mai 2010, par Alexandre Marchand

« Le gouvernement indien essaye de donner l’impression que ce sont les terroristes, les islamistes fanatiques, la cause du problème au Cachemire, alors qu’en réalité, c’est lui ».

En ces quelques termes, Parvez Imroz, avocat cachemiri spécialisé depuis plusieurs décennies dans la défense des droits de l’homme, a résumé la pensée de la majorité des Cachemiris et synthétise le cœur du problème actuel du Cachemire indien.

Grand homme fin aux joues creusées, on le rencontre dans son modeste bureau de Srinagar, capitale d’été du Cachemire indien, à deux pas de l’affairement de Lal Chowk. D’une voix posée, il conte sa vie.

Né à Srinagar en 1953, Parvez Imroz devient avocat à la sortie de son diplôme de droit au début des années 1970. Il s’initie au combat pour les droits de l’homme durant la sombre période de l’état d’urgence (1975-1977), sous Indira Gandhi. Mais c’est seulement en 1989-1990, début de l’insurrection islamiste au Cachemire, qu’il s’engage pleinement dans ce combat.

Il fonde en 1994 l’APDP, Association of parents of disappeared persons, pour attirer l’attention sur la cause des personnes enlevées par les forces paramilitaires. En 1998, il est un des instigateurs de la Jammu & Kashmir coalition of civil society, organe ayant pour but d’amener différentes parties de la société cachemirie à discuter ensemble.

Le Cachemire, région la plus militarisée au monde

Objet d’un contentieux territorial entre l’Inde et le Pakistan, le Cachemire est la région la plus militarisée au monde. A majorité musulmane malgré la région hindoue de Jammu et le Ladakh bouddhiste, le Cachemire, dirigé à la Partition par un maharajah hindou, a fini par rejoindre l’Union indienne devant la menace d’une invasion pakistanaise.

Depuis plus de soixante ans, ce geste a laissé un arrière-goût de trahison à la majorité de la population, qui a nourri les divers mouvements indépendantistes et pro-pakistanais au cours des décennies.

La voix de Parvez Imroz s’anime lorsqu’il aborde ce qui est, selon lui, le problème du Cachemire : la présence de l’armée indienne. Depuis 1947, date de la Partition et de la première guerre avec le Pakistan, l’armée indienne a tenu la région d’une main de fer :

« L’armée, ici, est un Etat en soi. Elle a la loi derrière elle : elle a le droit d’arrêter et tuer des suspects, or tous les Cachemiris sont des suspects pour elle ! »

Il fustige la démesure de la militarisation du Cachemire :

« On estime qu’il y environ 600 000 paramilitaires dans la région, sans compter les forces de police. Au pic de l’insurrection islamiste, il y avait peut-être 10 000 militants, maintenant il y en a environ 800. Et encore, ce sont les chiffres du gouvernement indien, ils sont donc certainement au-dessus de la réalité…

Il est sûr qu’il y a des excès des groupes militants mais ce n’est pas comparable à ce que fait l’armée. »

Près de 8 000 personnes ont été enlevées par les forces paramilitaires au cours des dernières décennies. A travers l’association APDP, il s’est efforcé de faire paraître devant la justice les responsables de ces disparitions forcées, sans grand succès :

« Pour pouvoir poursuivre en justice un membre de l’armée, il faut l’autorisation du gouvernement indien, autorisation qui, évidemment, n’arrive jamais. L’armée peut donc agir en toute impunité et n’est pas tenue pour responsable de ses actes. »

L’attention générée a eu le mérite d’y avoir mis un terme : les enlèvements de personnes par l’armée sont maintenant devenus rarissimes.
Tentatives d’assassinat

La vie d’un défenseur des droits de l’homme au Cachemire est loin d’être aisée. Les ressources sont un problème. Pour des raisons évidentes, le gouvernement indien interdit les subventions étrangères aux organisations.

De plus, afin d’assurer son indépendance, Parvez Imroz refuse catégoriquement toute aide financière venant d’organisations ou individus travaillant avec le gouvernement indien ou des groupes militants. Les cas de violations des droits de l’homme représentant 95% de son activité, il se garde 5% pour des affaires nécessaires à sa subsistance.

Le 13 avril 1995, conduisant sa voiture, il reçoit une volée de balles de Kalachnikov de deux militants du groupe Hizb-ul Mujahedin. Il survit de justesse. Le groupe s’excuse par la suite, invoquant une erreur d’identité. Ayant déjà échappé à deux tentatives d’assassinat par des militants en 1990, Parvez Imroz doute qu’il s’agisse véritablement d’une méprise. Il baisse la voix lorsqu’il explique en quoi cet attentat a renforcé sa conviction :

« Pendant les deux-trois mois qui ont suivi, la pression familiale et sociale m’enjoignait d’arrêter mon engagement. J’étais sur le point de me faire enlever un poumon. J’ai vraiment hésité mais j’ai repensé à l’attentat. Lorsque vous êtes sur le point de mourir, vous ressentez cette douleur atroce. Tout ce que je voulais, c’était mourir sans cette douleur. Mais je me suis promis de faire quelque chose contre cela si jamais je survivais. »

Le 30 juin 2008, son foyer est attaqué à la grenade par des forces paramilitaires indiennes après qu’il a révélé au monde l’existence de charniers de cadavres. En 2009, le Parlement européen passe une résolution enjoignant le gouvernement indien d’assurer sa protection.
« Ce seront nos enfants qui payeront plus tard »

Aujourd’hui, Parvez Imroz a apprit à surmonter sa peur, sa vie est revenue à peu près à la normale mais il doit toujours vivre précautionneusement :

« Le problème est que ma vie est confinée dans dix kilomètres carrés : ma maison, mon bureau, la Haute cour. Je ne peux même pas aller au lac Dal [à trois kilomètres de là, ndlr], ce serait trop dangereux. »

Inépuisable, il a en tête son prochain cheval de bataille : la torture. Non sujette à discussion car implicitement intégrée par les Cachemiris, il compte bien faire de cette question l’objet d’un véritable débat public. Il considère comme inacceptable qu’un pays candidat à un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU la pratique.

Malgré les incidents de parcours, l’avocat ne regrette cependant rien : il espère pouvoir faciliter l’émergence d’une vraie société civile cachemirie, alternative dans le dialogue aux groupes extrémistes et considère que son action est un investissement nécessaire :

« Si on garde le silence maintenant, ce seront nos enfants qui payeront plus tard. »


Voir en ligne : Rue 89

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