Atteinte à la liberté de la presse au Niger

dimanche 16 novembre 2003, par Nancy BEAULIEU

Matraques et revolvers à la ceinture, la centaine de policiers entassés dans des convois constituait le seul attroupement visible à ce carrefour du centre-ville de Niamey, capitale du Niger, pourtant nommé « Place de la Concertation ». En ce matin du jeudi 13 novembre devait se dérouler une manifestation pour protester contre l’emprisonnement d’un journaliste qui a dénoncé le détournement de plus de quatre milliards de francs CFA (environ un million de dollars canadiens) par le gouvernement. Mais, la manifestation a été interdite la veille. L’une des principales raisons invoquées : l’insuffisance de ressources pour sécuriser la marche ...

« Voyez le nombre de policiers qu’il y a ici, voyez le nombre de gardes républicains de l’autre côté, voyez le nombre de forces de l’ordre qu’ils ont mobilisés pour interdire, alors qu’ils ont prétendu ne pas en avoir suffisamment pour encadrer la manifestation ! » dénonce M. Ali Idrissa, un des membres de CROISADE, une des organisations de défense des droits qui a organisé la manifestation.

L’arrêté émis par la Communauté urbaine de Niamey stipulait en effet que « le rassemblement et la marche projetés par CROISADE [...] demeurent interdits [...] en raison de l’itinéraire déclaré, des risques de troubles de l’ordre public et de l’insuffisance de moyens pour y faire face. »

Droits constitutionnels bafoués

Cependant, de l’avis de plusieurs, il ne s’agit que d’une astuce pour empêcher la société civile d’exercer ses droits fondamentaux. « C’est classique ! affirme M. Idrissa, c’est ce qu’ils ont toujours prétexté pour empêcher les citoyens d’exercer leurs droits civiques consacrés par la Constitution nigérienne ! Ce n’est pas la première fois qu’ils interdisent aux organisations qui font la promotion des acquis démocratiques de pouvoir dénoncer des comportements fascistes », ajoute celui-ci, promettant de défier d’éventuelles interdictions de manifester.

« Les autorités municipales interdisent systématiquement à la société civile de marcher. Par contre, lorsque c’est un parti politique, ils l’autorisent », renchérit le secrétaire général du réseau des journalistes pour les droits de l’homme (RJDH), Saïdou Arji. « La preuve, poursuit-il, c’est que deux jours après l’interdiction de cette manifestation publique, est prévu un rassemblement organisé par les partis de l’opposition (pour les mêmes motifs et au même endroit), et cela n’a pas été interdit. »

Estimant que le droit de manifester, la liberté d’expression et l’accès à l’information vont de pair dans un État de droit, le directeur du Groupe Alternative, une coopérative médiatique et culturelle, Moussa Tchangari, accuse le gouvernement d’exercer, par cette interdiction comme par l’incarcération sans procès du directeur de publication du journal Le Républicain, Maman Abou, une logique d’oppression qui limite l’exercice de la démocratie.

« C’est en vertu de la liberté de manifester que les organisateurs de la marche ont estimé qu’il fallait donner l’occasion aux citoyens du Niger de sortir massivement pour dire leur désapprobation par rapport à la façon dont les affaires de ce pays sont gérées - notamment les finances publiques - et aussi pour exiger la libération immédiate de M. Abou, dont le seul tort est d’avoir donné aux citoyens une information importante sur la gestion des affaires publiques » affirme-t-il, ajoutant qu’« il faut aussi laisser d’autres opinons s’exprimer, et ça, le gouvernement ne veut pas. »

Journaliste emprisonné sans procès

Le gouvernement refuserait aux journalistes à plus forte raison de se prévaloir du droit du public à l’information et du droit d’accès à l ’information. Le 7 novembre dernier, M. Abou, a été condamné pour « diffamation » à six mois de prison ferme, 300 000 francs CFA d’amende et dix millions de francs CFA en dommages et intérêts à répartir entre le Premier ministre et chef du gouvernement, Hama Amadou et le ministre des Finances d’alors, M. Ali Badjo Gamatié. Le tout, sans procès.

Cette condamnation est survenue alors que le journaliste était déjà détenu à la prison civile de Niamey depuis le 5 novembre pour des accusations de complicité de vol et recel des documents administratifs confidentiels. Ces accusations renvoient à un article que M. Abou avait rédigé en juillet dernier et dans lequel il avait publié des documents du Trésor public faisant état de malversations d’une somme équivalant à plus de un million de dollars canadiens à des particuliers et à des entreprises proches du parti au pouvoir.

Ainsi, le gouvernement ne met pas en cause l’information publiée par le journaliste, mais l’accuse plutôt de vol et recel de documents, de même que de diffamation. « Je suis étonné qu’au lieu de chercher les auteurs de détournements des deniers publics, qui s’élèvent à des milliards de francs CFA, ce soit ceux qui les dénoncent et qui portent le crime à la connaissance de l’opinion qui sont inquiétés », a déclaré l’avocat de M. Abou dans l’ édition du Républicain suivant l’arrestation du journaliste.

Dans la même édition, l’un des collègues de ce dernier s’était également insurgé : « Pendant que les étudiants, les professeurs, les diplômés, les paysans, les éleveurs, etc. meurent de faim et de maladies, une poignée de Nigériens, tapis dans la forteresse du pouvoir pompent injustement dans les caisses de l’État. C’est cela que disent les documents [publiés par M.Abou], c’est cela qui est dangereux pour le Premier ministre et son gouvernement. Ça ne doit pas être porté à la connaissance du peuple. C’est trop risqué ! »

Vide juridique

Selon M. Arji, cette situation démontre l’ampleur du problème de l’accès à l’information pour les journalistes et les Nigériens. « Au Niger, bien que l’article de la loi sur la presse stipule que le droit du public à l’information est inaliénable, il n’y a aucune législation qui garantit le droit d’accès à l’information, contrairement à beaucoup de pays où il y a des structures législatives qui garantissent ce droit, qui l’organisent et qui prévoient des voies de recours lorsque la requête du citoyen n’est pas satisfaite en matière d’accès aux documents administratifs. Au Niger, comme il n’ y a pas cette loi, ce que l’on constate, c’est que c’est le gouvernement qui détermine ce qui est confidentiel et ce qui ne l’est pas. »

Nancy Beaulieu, stagiaire du programme médias Alternatifs, présentement au Niger.

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagez cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Chroniques de stagiaires

Plusieurs épouses pour un seul homme...

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles sur le même sujet

Médias

Les médias sociaux sur la sellette : la désinformation de masse à l’ère de la COVID-19

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca