NIGER

Atelier de sensibilisation des Chefs sur le travail forcé : imbroglios et chassés-croisés

lundi 2 février 2004, par Nancy BEAULIEU

Plusieurs études l’attestent, des survivances de l’esclavage existent au Niger. Le pays a ratifié les Conventions de l’ONU contre ce phénomène et adopté, en mai 2003, une loi qui le criminalise. Toutefois, fortement ancré dans les traditions, cette pratique perdure au sein des classes nobles de certaines ethnies. Afin de collaborer à l’éradication du phénomène, le Bureau international du travail finance un programme national pour promouvoir le respect des droits fondamentaux au travail.

C’est avec ces fonds que fut organisé l’atelier de sensibilisation des Chefs traditionnels dont le compte-rendu est publié ci-dessous. Il est à noter que le texte est d’abord paru dans le journal "ALERTE", un mensuel nigérien édité par le Réseau des journalistes pour les droits de l’homme.

Manifestement, les quiproquos survenus la semaine dernière lors de cet atelier de sensibilisation sur le travail forcé organisé dans le cadre du Projet d’appui à la mise en œuvre des principes et des droits fondamentaux au travail (PAMODEC-Niger) par le BIT et le gouvernement du Niger, en collaboration de l’Association des chefs traditionnels du Niger (ACTN), démontrent que la lutte contre l’esclavagisme n’est pas gagnée et suscite encore beaucoup de gêne au pays.

Devant la trentaine de chefs de la région de Tahoua, ainsi que des représentants de l’ACTN réunis pour l’occasion à la Mairie de la ville, le Préfet Mahamadou Zeti Maïga a en effet ouvert l’atelier en affirmant - en français - que cet événement était l’occasion de mettre en application l’engagement qu’auraient pris les Chefs traditionnels, lors du Forum National sur le travail forcé (organisé également avec le BIT en 2001), d’œuvrer pour l’éradication des pratiques esclavagistes, et ce conformément à la Déclaration de l’Organisation internationale du Travail (OIT) relative aux principes et droits fondamentaux du travail.

Toutefois, en Hausa, le Préfet a tenu un tout autre discours. M. Zeti Maïga a en effet soutenu que les Chefs étaient réunis pour assister à un atelier sur le travail forcé, mais que ce phénomène ne constituait pas quelque chose de très grave, qu’il n’y avait aucun esclave dans la région de Tahoua.

Pour sa part, après un mot de bienvenue du président régional de l’ACTN et Chef de canton d’Illela, Elhadji Kadi Oumani, le représentant du PAMODEC-Niger, qui est également le fils de ce dernier et l’organisateur de l’atelier, Moustapha Kadi, a, dans une allocution prononcée en français uniquement, notamment rappelé les conclusions des études qui ont précédé la mise en œuvre du PAMODEC démontrant l’existence du travail forcé au Niger, « dont le servage constitue la forme la plus répandue et sans doute la plus sévère, singulièrement dans les zones nomades », a-t-il expliqué, zones dont fait partie la région de Tahoua.

Par la suite, une cérémonie symbolique de libération d’esclaves était prévue par les organisateurs, comme l’a expliqué M. Kadi en entrevue : « C’est de ma volonté et de la volonté de ma famille royale d’Illela que nous sommes venus ici à Tahoua avec des esclaves pour les libérer officiellement afin que les Chefs traditionnels qui sont là acceptent également de libérer des esclaves. »

Or, la cérémonie a débuté lors de la pause décrétée par le Préfet, alors que l’ensemble des participants se trouvaient à l’extérieur de la salle. Ainsi, devant seulement les caméras et les appareils des journalistes présents, cinq esclaves se sont vus remettre des enveloppes contenant chacune 20 000 francs CFA par le Commissaire national aux Droits de l’Homme et président de l’Association de défense des droits des esclaves Timidria, Ilguilas Weila.

Mais, le Préfet a fait interrompre brusquement cette cérémonie et saisir le matériel des journalistes par des forces policières (à l’exception de M. Weila qui a pu éviter la réquisition). Les journalistes n’ont d’ailleurs pu jusqu’à ce jour récupérer leurs enregistrements.

Interrogé sur le sens de ces événements, M. Kadi a déclaré : « Le Préfet a fait saisir les cassettes simplement parce que des esclaves ont été filmés en présence des Chefs traditionnels et au moment de leur libération. Il a fait cela parce qu’il ne veut pas que l’on vende le Niger avec de telles images, il ne veut même pas que l’on sache que le gouvernement du Niger a reconnu ce phénomène à travers la ratification des Conventions de l’OIT ».

Cependant, l’ordre d’interrompre la cérémonie est justement venu du gouvernement lui-même, du ministre de l’Intérieur, précisément. Ce dernier, alors qu’il était invité par la radio ANFANI à s’expliquer sur les événements de Tahoua, a même nié en ondes l’existence de l’esclavage au Niger. A propos de cette émission, le directeur de la radio, M.Ousmane, a déclaré : « Le ministre de l’Intérieur a eu des mots très durs envers certaines associations et certains journalistes qui étaient sur le terrain pour couvrir l’événement, alors que lui-même avait contribué un moment à l’organisation de ces ateliers. Il était au courant de tout ce qui allait se passer. Vraiment, on n’a pas compris pourquoi il avait eu cette réaction. Mais, chose certaine, à travers celle-ci, il a discrédité tout l’Etat du Niger, puisqu’une loi introduite par le ministre de la Justice qui criminalise l’esclavage vient d’être adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en mai dernier. »

Par ailleurs, au sujet de la couverture médiatique de l’atelier, M. Ousmane a également exprimé quelques réserves : « Il y a des journalistes qui y ont travaillé depuis plusieurs années sur l’esclavage qui n’étaient même pas au courant de la tenue de cet atelier. Cette année ANFANI a décroché un prix pour une émission sur l’esclavagisme et ils ne nous ont même pas invités. Nous avons dû forcer les choses et appeler pour savoir ce qui se passait. »

De même, contrairement à l’information qui a été transmise et diffusée dans certains médias et proclamée dans les documents promotionnels de l’atelier, ce n’est non pas neuf esclaves, mais bien cinq (trois garçons et deux jeunes femmes) qui ont pris part à la cérémonie de libération lors de l’atelier. Ainsi, certains esclaves listés parmi ceux qui ont été libérés dans l’article de M. Kadi paru dans le journal La roue de l’Histoire et paradoxalement intitulé « L’esclavage : une réalité à ne pas cacher au Niger » n’étaient même pas présents lors de l’atelier. De même, aucun esclave n’a reçu d’attestation de libération lors de cet événement.

Enfin, en totale contradiction avec la réussite proclamée de l’atelier de sensibilisation, ainsi qu’avec la déclaration adoptée par les Chefs traditionnels lors de la clôture de l’atelier, déclaration selon laquelle les « Chefs traditionnels de l’Ader et de l’Azawak réaffirment l’engagement pris lors du Forum national sur le travail forcé du mois de novembre 2001, afin de poursuivre et d’intensifier leurs efforts en vue de l’éradication de toute forme de travail forcé ou obligatoire au Niger », le Sultan de l’Aïr et Président de l’ACTN (qui représente 218 chefs traditionnels), sa majesté Elhadji Ibrahim Oumarou, de même que M. Kadi Oumani ont nié catégoriquement, lors d’entrevues réalisées en marge de l’atelier, l’existence du travail forcé et de l’esclavage au Niger. De la même façon, le Secrétaire général-adjoint de l’ACTN, l’Honorable Elhadji Alassane Albadé, a déclaré que : « Le mot « esclavage » aujourd’hui, est réfuté par les Chefs. Pour eux, il n’y a pas d’esclavage au Niger. Nous sommes tous de la même famille. Il y a eu des mariages entre ceux appelés autrefois esclaves et les Chefs. Donc, il y a eu des enfants, des brassages, de sorte que l’on est devenus tous les mêmes et que l’on vit ensemble. »

Or, ce n’est pas la réalité vécue par Oumarou, l’un des jeunes esclaves amené à l’atelier pour sa prétendue libération. Volé de nuit dans le domicile de ses parents à Konni, il a raconté en entrevue les traitements que lui faisait subir sa patronne à Illela, Mme Hadjia Chaouidi Attawel. « J’étais placé au service d’une Princesse pour qui je devais faire des corvées, transporter des sceaux d’eau et vendre des beignets, des galettes, ainsi que du pétrole. Il m’arrivait d’être battu lorsque je n’arrivais pas à tout vendre les articles que l’on m’avait chargé de vendre. »

Egalement au service de la famille royale d’Illela et présente lors de l’atelier, Saadi Mamane a raconté que l’un de ses plus mauvais souvenir remontait au jour où sa maîtresse lui avait demandé d’aller se prostituer pour elle. « Pour mon honneur, j’ai refusé et j’ai été battue », a-t-elle indiqué.

Selon M. Weila, ces réalités sont encore très présentes au Niger. Ce dernier dénonce, par ailleurs, le fait que l’Association Timidria ne soit pas ouvertement invitée à participer aux activités du BIT/PAMODEC-Niger, alors que son organisation est au premier plan de la lutte contre l’esclavage. De même, il peut sembler curieux de constater que, depuis sa création, le BIT-Niger, soit l’instance chargée de promouvoir les droits des esclaves, oriente essentiellement ses activités vers la sensibilisation des Chefs esclavagistes, lesquels ont intérêt à maintenir cette situation, et ne prévoit aucune mesure pour l’encadrement et la protection des esclaves.


Nancy Beaulieu est stagiaire du programme Médias alternatifs au Niger.

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