Assistons-nous à une nouvelle vague du Printemps arabe ?

mardi 2 avril 2019, par David Hearst

Les Arabes ne sont pas las de réclamer leurs droits humains et politiques fondamentaux. L’Algérie et le Soudan sont en train de briser ce mythe.

Article d’abord paru sur le site de Middle East Eye.

Nous avons connu cela par le passé, à plusieurs reprises.

Nous avons connu cela lorsque les islamistes ont remporté le premier tour des élections en Algérie en décembre 1991, lorsqu’un soulèvement a commencé au Yémen le 27 janvier 2011, lorsque Hosni Moubarak a démissionné au bout de dix-huit jours de protestations en Égypte le 11 février, lorsque les protestations en Syrie ont commencé un mois plus tard dans la ville de Deraa et lorsque le président libyen Mouammar Kadhafi a été acculé et tué en Libye en octobre de la même année.

Les flammes de la révolte

Les cris et les espoirs de ces jours résonnent encore dans nos oreilles comme des acouphènes. Et nous nous souvenons tous de la sauvagerie employée pour les faire taire : des attaques au gaz, des bombes barils, des massacres, des coups d’État militaires, des emprisonnements massifs, des actes de torture, des bombardements qui ont transformé des villes en ruines et plongé des États dans une guerre civile permanente.

Et pourtant, la flamme qui a déclenché ces soulèvements brûle toujours. Les braises de ce feu luisent profondément sous terre. De temps en temps, malgré tous les obstacles, ces flammes de révolte refont surface.

C’est ce qui se passe aujourd’hui en Algérie et au Soudan.

Après plusieurs semaines de protestations de masse contre son régime et seulement une semaine après s’être engagé à rempiler, l’homme d’État Abdelaziz Bouteflika, 82 ans et fortement affaibli, a annoncé qu’il ne briguerait pas un cinquième mandat à la présidence de l’Algérie.

Il a limogé son Premier ministre impopulaire et promis une conférence nationale « représentant tous les courants de la société » qui superviserait la transition et fixerait la date d’un nouveau scrutin. Il a déclaré qu’une nouvelle Constitution serait rédigée et soumise à un référendum.

Bouteflika a rencontré son ami Lakhdar Brahimi, l’ancien envoyé spécial des Nations unies en Syrie, un personnage respecté qui pourrait bien présider la conférence de transition.

La déclaration de Bouteflika, qui contredit celle qu’il a émise depuis son lit d’hôpital le 3 mars, a naturellement suscité un scepticisme généralisé et de nouvelles protestations de rue. « Pas de ruse, Bouteflika », ont scandé les manifestants – à raison. Le principal parti islamiste algérien, le Mouvement de la société pour la paix (MSP), a soutenu que la déclaration de Bouteflika visait à renverser les revendications du peuple.

Bouteflika est toujours au pouvoir et le restera jusqu’aux prochaines élections, quelle qu’en soit la date. Elles pourraient ne jamais avoir lieu. [N.D.L.R. Bouteflika a remis officiellement sa démission le 2 avril 2019]


Le rôle néfaste de l’armée

Au Soudan, Omar el-Béchir réagit à une vague similaire de protestations de masse en alternant les gestes d’apaisement – il a démissionné de son poste de président du parti au pouvoir – et les fortes doses d’actions totalement contraires – un état d’urgence d’un an, que son Parlement a approuvé mais réduit à six mois.

Dans chacune de ces transitions au Soudan et en Algérie, si jamais celles-ci doivent avoir lieu, l’armée ou l’État sécuritaire joueront un rôle clé. Au Soudan, la succession fait déjà l’objet d’une compétition. Comme l’a révélé Middle East Eye, le chef du Mossad Yossi Cohen a eu une discussion intéressante avec un successeur potentiel.

Et les armées des deux pays pourraient en effet jouer un rôle néfaste, comme ce fut le cas en Égypte entre 2011 et 2013.

Dans ce pays, l’armée s’est inclinée devant la révolution et a évincé Moubarak. Elle a promis aux camps islamiste et libéral qui occupaient la place Tahrir qu’elle était de leur côté. Elle a même servi par moments de standardiste entre les deux camps.

Mais elle n’a jamais cessé de surveiller de près ce qui arrivait – ou pas – à Bachar al-Assad en Syrie.

Deux ans plus tard, Assad était toujours là, avec l’aide des troupes iraniennes et du Hezbollah. Lorsque l’armée égyptienne a obtenu le feu vert et les fonds de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, ses principaux soutiens, elle a mis un terme à la courte expérience de démocratie vécue par l’Égypte.

La tâche fut relativement facile. Le chef de cette opération était le général Abdel Fattah al-Sissi, ministre de la Défense soigneusement sélectionné par le premier président égyptien élu démocratiquement, Mohamed Morsi, en raison de son apparente piété religieuse, et à qui il avait fatalement accordé sa confiance jusqu’aux derniers instants qui ont précédé le coup d’État de juillet 2013 et l’arrestation de Morsi.

Environ une semaine après le massacre de Rabia perpétré au Caire le 14 août 2013, Assad a lancé une attaque au gaz contre les banlieues de Damas contrôlées par l’opposition, qui a fait entre 300 et 1 700 morts.

Le timing de ces agissements n’est pas une coïncidence.

Bien que la Russie ait affirmé que l’attaque contre la Ghouta était une mise en scène, elle a négocié un accord obligeant la Syrie à détruire ses stocks d’armes chimiques. Cet accord a été rompu à plusieurs reprises depuis, mais le discours pour le reste de la décennie a été gravé dans la roche.

Soit nous, soit le chaos

Depuis, en effet, le message inscrit sur le bâton de la contre-révolution, qu’il soit brandi par les bombardiers russes, les milices iraniennes ou les despotes des États du Golfe, est essentiellement le même : « Soit nous, soit l’effondrement de l’État. Chassez-nous et vous partirez tous vers l’Europe dans des canots », entonnent-ils tous tel un chœur.

Ce que les événements en Algérie et au Soudan comportent de nouveau et d’intéressant, c’est que le peuple ne semble plus écouter ces âneries.

En 2011, le Printemps arabe a été accueilli avec un silence relatif en Algérie. Les Algériens venaient de vivre une décennie de guerre civile acharnée et personne ne pouvait leur dire de tout recommencer.

Une nouvelle vague du Printemps arabe ?

Mais l’ambiance n’est pas la même aujourd’hui. Pourquoi une nouvelle génération d’Algériens et de Soudanais – et par ailleurs de Jordaniens – est-elle retournée dans la rue en étant parfaitement au fait de ce qu’il s’est passé en 1991 ou en 2011 et de ce que cela a entraîné ? Assistons-nous à une nouvelle vague de protestation populaire menée par la rue ?

La réponse à cette question dépendra de la démission effective des dictateurs et du maintien de la paix dans ce processus. Celui-ci a commencé pacifiquement et n’a pas – encore – dégénéré en luttes sectaires ou tribales.

Ce que l’on peut dire, c’est que les Algériens et les Soudanais n’ont pas perdu leur foi en la capacité des protestations de masse à entraîner des changements politiques. Le peuple n’est pas las de réclamer ses droits humains et politiques fondamentaux. L’Algérie et le Soudan sont en train de briser ce mythe.

Quelles que soient les cartes qu’il reste à Bouteflika, la dynamique est toujours du côté de la rue. Et la rue a raison de veiller à se maintenir jusqu’à ce que des changements politiques réels et vérifiables se produisent.

Il est important de noter que la révolte populaire au Soudan et en Algérie n’a pas pour origine la souffrance du quotidien dans ces pays : chômage, hausse des prix, corruption, richesses et privilèges intacts de l’élite.

Les protestations ont spécifiquement été déclenchées par Béchir et Bouteflika en cherchant à gouverner indéfiniment.

Béchir était déjà au pouvoir trente ans avant que sa décision de modifier la Constitution prise en décembre dernier ne déclenche la crise actuelle. Bouteflika était au pouvoir depuis 1999 et se lançait dans la quête d’un cinquième mandat. Il n’est pas étonnant que des « Ça suffit ! » aient alors été entendus.

Ceci non plus n’est pas nouveau. Le cri « kifaya » (« Ça suffit ! ») a été repris par les manifestants égyptiens lorsque Moubarak a essayé de faire de son fils Gamal l’héritier du trône.

Et c’est précisément cette erreur que Sissi – qui, à 64 ans, est une génération plus jeune que Bouteflika ou Béchir – est en train de faire en faisant passer en force une réforme constitutionnelle qui pourrait le maintenir au pouvoir jusqu’en 2034.

Des voisins nerveux

Qui est donc nerveux face aux événements au Soudan et en Algérie ? Mohammed ben Salmane, l’héritier du trône saoudien, fait partie de ces gens. De même que Mohammed ben Zayed, le cardinal Richelieu de la contre-révolution, qui a travaillé d’arrache-pied pour manigancer des réponses dans chaque pays arabe.

Mais l’homme qui semble le plus inquiet cette semaine est Sissi en personne. Dimanche [n.d.l.r., le 10 mars 2019], dans un discours télévisé prononcé devant une assemblée militaire, il avait l’air nerveux. « Tous ces discours [autour de protestations] ont un prix que les gens doivent payer », a-t-il déclaré.

« Comment le tourisme, les usines ou le commerce sont-ils censés décoller ? Devons-nous manger ou devons-nous dire que nous étions occupés à protester ? »

Les braises de la révolte n’ont pas été éteintes dans le pays, malgré le fait que les deux autres candidats sérieux à la présidence, Ahmed Chafik et Sami Annan, ont été respectivement envoyés en résidence surveillée et en prison.

Lorsque Moataz Mattar, présentateur de télévision qui travaille pour al-Sharq, réseau de télévision égyptien d’opposition basée en Turquie et appartenant à l’homme politique égyptien en exil Ayman Nour, a invité les Égyptiens à écrire « Rassurez-vous, vous n’êtes pas seul » (#اطمن_انت_مش_لوحدك) sur les billets de banque, une vague de publications montrant des billets de banque avec cette inscription a envahi les réseaux sociaux.

La réponse à l’appel de Mattar a été telle que la Banque centrale égyptienne a été contrainte d’interdire les billets portant ce slogan. Ce genre de choses ne se produirait tout simplement pas si la protestation était éteinte en Égypte, chose que nous sommes tous amenés à croire.

En 2015, Mattar avait été condamné par contumace à dix ans d’emprisonnement pour « incitation à la haine contre le gouvernement ». Depuis, il a révélé que deux de ses frères, leurs épouses et leurs enfants ont disparu au Caire, laissant entendre que les autorités pourraient être responsables de l’enlèvement des membres de sa famille.

Ce ne sont pas là les agissements d’un régime confiant, encore moins ceux d’un régime suffisamment confiant pour rester au pouvoir jusqu’en 2034.

J’ai écrit auparavant que Sissi était un mort-vivant. J’y crois plus que jamais. Les choses ne peuvent pas rester ainsi en Égypte. Les forces sociales et politiques qui nous ont amené le Printemps arabe sont celles qui triompheront sur le long terme.

Les combattre, c’est combattre le cours de l’histoire et retarder l’inévitable.


À propos de l’auteur :

David Hearst est le rédacteur en chef de Middle East Eye. Il était auparavant correspondant et contributeur pour The Guardian.

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