Altermondialisme et néocolonialisme

vendredi 6 novembre 2009, par Mireille Fanon Mendès France

Alors que le forum social mondial lance d’ici quelques semaines le processus qui le mènera à Dakar en janvier 2011, nous reproduisons ici un texte originalement publié en février 2006 et qui portait justement sur certaines contradictions que doit surmonter le mouvement altermondialiste en terre africaine.


Bamako, Caracas, Karachi. En prenant l’initiative d’une décentralisation tricontinentale, le Forum Social Mondial 2006 a fait le pari d’ancrer encore plus profondément l’altermondialisme dans la pratique politique permanente d’une mise à égalité de tous les partenaires dans le sens d’une société démocratique, quel que soit l’endroit où ils se trouvent. Le lancement du FSM à partir de Bamako rompt, en effet, avec l’idée d’un continent inapte aux mobilisations susceptibles de féconder les conditions d’une alternative aux politiques néo-libérales. On pouvait s’attendre alors que cette ville fasse l’objet d’une célébration sinon d’une annonce plus importante dans les journaux concernés ou de gauche.
Bamako semble avoir subi l’ostracisme d’une approche qui, non seulement recoupe les batailles politiques au sein du mouvement altermondialiste lui-même, mais rappelle un comportement dont l’impensé traduit une attitude pour le moins néocoloniale.

Dès lors, la question se pose de savoir d’où vient que Bamako ait été sous estimé ? Est-ce parce que nous y sommes ou est-ce la négation du lieu où nous sommes ? Dans les deux cas, c’est la même logique, celle de l’invisibilité de ceux qui nous accueillent, dans la continuité de l’impensé de ceux qui sont accueillis. Certes, l’Amérique latine présente aujourd’hui d’importants changements politiques, avec l’arrivée au pouvoir de dirigeants plus ou moins proches de l’altermondialisme au moment même où les pays africains faisant face à des pressions démesurées se débattent encore dans d’énormes carences (corruption, guerres ethniques, faiblesses diverses) qui disqualifient a priori toute perspective immédiate de prise de direction de ces États par des forces alternatives. En rester là, cependant, c’est valider l’idée que seule la prise de pouvoir au niveau de l’État permet de véritables transformations sociales. Et que, faute de s’orienter dans cette voie, il ne reste plus à l’Afrique qu’à subir la mansuétude de « not’ bon cœur ».
Ainsi, ce continent se trouve-t-il enserré dans le double continuum qui traverse l’altermondialisme (même si celui-ci ne s’y réduit pas !) :
-  celui de la révolution par la prise du pouvoir de l’État, perspective révolutionnaire classique portée par certaines forces de gauche,
-  celui de l’humanitaire qui relaie et prolonge dans une forme « relookée » la commisération des missionnaires.

Mais, l’une et l’autre attitude trahissent un mépris à peine voilé des peuples dans leur histoire concrète et une double (im)posture que permet le privilège d’être détenteur de la connaissance du vrai chemin vers le Bon, le Bien, chemin universellement valide, dans une perspective de Révélation aux Peuples par essence égaux mais, par nécessité, dépendants de notre connaissance. Dans les deux cas, c’est de renoncement au politique qu’il s’agit. D’un côté, c’est faire fi que les sociétés bougent, souvent contre leur existant étatique en empruntant des formes de lutte inédites, c’est oublier que les dominé-e-s adoptent rarement les formes de lutte qui conviennent aux dominants . De l’autre, c’est faire litière de la finalité même de l’altermondialisme : la reconnaissance de la société civile comme élément moteur du changement. Cette double (im)posture débouche nécessairement sur une injonction paradoxale : on invite à l’autonomie, à l’indépendance, sous condition d’en labelliser préalablement les termes. « Soyez autonomes, soyez indépendants, faites des projets, émancipez-vous, mais point hors du protocole alter mondialisé que nous vous prodiguons. » Démarche symétrique aux injonctions des institutions financières internationales qui prétendent, elles aussi, y promouvoir le développement et la démocratie sur la base de considérants pourtant marqués par une faillite avérée dans les pays industrialisés.

L’enthousiasme soulevé par l’altermondialisme tient à son pari sur la capacité des sociétés civiles à produire une rupture par rapport au modèle néolibéral, rupture produisant du politique. C’est à cette renaissance du politique dans sa diversité que nous convie Bamako. Loin des recettes résiduelles d’une pensée « révolutionnaire » qui, il fut un temps, se défiait de ce continent parce qu’il ne pouvait se prévaloir d’un prolétariat ou de luttes des classes (on constate, ici, une discontinuité dans la terminologie -de la lutte des classes introuvable aux leviers étatiques sans impact-, qui masque en fait une continuité dans la pratique discursive. Loin aussi de l’attitude paternaliste de commisération humanitaire post coloniale, laquelle alimente notre narcissisme et dévalue ceux que nous « servons ». Aux porteurs clandestins de valise, ont succédé désormais les porteurs consacrés de vérité, (laquelle vérité ne serait plus au bout du fusil mais …dans la valise) et les courtiers de baume social. Les uns comme les autres prenant acte du « retard de l’Afrique » s’emploient à construire une urgence exogène dont la finalité reste le bien des Africains. C’est, en somme, une manière de juger que ceux-ci sont incapables d’inventer leur propre perspective d’émancipation. Ainsi va-t-il du bon usage du retard de l’Afrique !

En cette période où les Etats industrialisés eux-mêmes, au motif, ou au prétexte qu’ils sont sous la menace de groupes militaristes ou terroristes, ont désormais placé la démocratie sous le coup des formes subtiles de sa négation , l’altermondialisme devrait trancher par l’ambition radicale de débloquer l’action politique et d’instituer la démocratie en acte. C’est pourquoi la formule forum, fille de Porto Alegre, comme espace/agora de la démocratie et de l’exercice de la citoyenneté est loin d’être épuisée. Elle reste encore d’une impérieuse actualité. A condition de ne pas la mettre sous oukases, comme le préfigurent les arcanes du débat qui se profile sur le futur des forums. A condition aussi, et surtout, de ne pas substituer la déchirure interne à la rupture politique.

Bamako a la vertu de révéler les pièges qui guettent le mouvement altermondialiste. Celui-ci est tiraillé entre le souci de respectabilité, au risque de perdre de vue l’objectif, à savoir créer les conditions qui favorisent le processus d’émancipation des sociétés humaines, et l’élaboration hâtive d’un socle politique, qui ne tient pas compte des exigences concrètes des sociétés, que l’on songe à la répétitivité des thèmes (paix, pauvreté, genre, etc.) quels que soient les continents , là où il faudrait au contraire des thèmes spécifiques selon les continents. Tout comme le Forum social mondial en terre africaine oblige à être vigilants face à certaines dérives des discours, attitudes, préconisations altermondialistes, qui ne sont pas exempts, dans notre rapport aux pays du continent africain, de cette certitude outrageante d’être détenteurs de droits spécifiques, d’avoir une avance singulière dans la connaissance de ce qu’est le progrès. Une certitude, que raille de manière si subtile cette mère congolaise : « Si c’est vers cela que l’on va mon fils, il vaut mieux prendre du retard »


Mireille Fanon-Mendès France du Cedidelp/ Ipam à co-écrit ce texte avec Monique Crinon Cedetim/ Ipam, Patrice Yengo Echanges et partenariat/ Ipam et Bruno Adjignon : militant no vox
Tous les quatres ont particpé au forum social mondial de Bamako.

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