Turquie

Ah ! si Atatürk voyait ça...

mercredi 26 septembre 2007, par Ceyda Turan

Le 28 août 2007, la Turquie est devenue la première république laïque dirigée par un président islamiste. À cheval sur l’Europe et sur le Moyen-Orient, le pays de 72 millions d’habitants expérimente un étonnant cocktail où se mélange la démocratie, la laïcité et l’islam politique.

ANKARA - Le printemps a été mouvementé en Turquie. Des millions de personnes sont descendues dans les rues du pays pour dénoncer la nomination éventuelle d’un président associé à l’islam politique. La direction de l’armée s’est mise à s’agiter et à multiplier les déclarations sur la nécessité de défendre l’État laïque hérité du fondateur de la Turquie moderne, Mustapha Kemal, dit Atatürk.

L’opposition parlementaire a réussi à bloquer la nomination du candidat islamiste proposé dans le Parti de la Justice et du Développement (AKP), le ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül. À la demande de l’opposition, la Cour constitutionnelle est intervenue pour annuler l’élection de M. Gül à la présidence, ce qui a provoqué une impasse politique majeure.

Pour dénouer la crise, des élections législatives ont été tenues le 22 juillet. À la surprise générale, le scrutin a débouché sur un véritable raz-de-marée en faveur du parti islamiste au pouvoir, l’AKP, qui en est ressorti plus fort que jamais. Le Parti a réuni 46,7 % des suffrages, ce qui lui assure 341 des 500 sièges du Parlement et qui lui permet de former le gouvernement, sans avoir besoin de nouer des alliances avec un parti de l’opposition. Désormais, pour reprendre la formule consacrée, l’AKP représente « un électeur turc sur deux ».

Du côté de l’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP, laïc) est demeuré la deuxième formation politique du pays, en recueillant 20,8 % des suffrages et 112 sièges. En fait, un seul autre parti a franchi la barre fatidique des 10 % de suffrage qui permet d’obtenir une représentation au Parlement. Il s’agit du Parti du Mouvement nationaliste (MHP), une formation d’extrême droite qui a recueilli 14,3 % des votes.

Fait étonnant, la montée de la droite ultranationaliste turque s’accompagne de l’entrée au Parlement de 23 députés kurdes, qui se sont fait élire comme indépendants. Depuis l’emprisonnement de députés du Parti de la démocratie (DEP) qui avaient prêté serment d’office en kurde, en 1994, les partis prokurdes n’avaient plus de représentation au Parlement En se présentant comme indépendants, les représentants kurdes ont permis à leur parti d’échapper à la règle des 10 % de suffrages nécessaires pour obtenir une représentation.

D’une manière générale, le nouveau Parlement turc apparaît beaucoup plus diversifié représentatif que le précédent, selon Fuat Keyman, professeur de relations internationales à l’Université Koç, à Istanbul. Selon lui, tous les partis politiques représentés au Parlement appartiennent plutôt à la droite, avec le nationalisme comme dénominateur commun, qu’il soit turc ou kurde. Hormis un candidat socialiste, élu comme indépendant, l’Assemblée ne compte guère de représentants de la gauche ou de la social-démocratie.

Colère des électeurs

Reste que les succès électoraux des islamistes de l’AKP ont démontré que la majorité de l’électorat n’endossait pas les distinctions idéologiques entre le sécularisme et la Charia, qu’ont tenté d’imposer les forces de l’establishment. Pas plus qu’il n’approuvait les interventions des militaires et de la bureaucratie dans le processus démocratique. « Le succès de l’AKP est d’abord relié à la colère qu’ont suscité les interventions de l’armée et de la bureaucratie dans la controverse entourant l’élection du président », résume le journaliste Avni Özgünel.

Plusieurs commentateurs estiment que les préoccupations entourant l’entrée éventuelle de la Turquie dans l’Union européenne, ou touchant à la stabilité de l’économie, ont largement éclipsé les craintes quant à la fragilité de la laïcité officielle. D’autres attribuent plutôt les succès du gouvernement sortant à la période actuelle de croissance accélérée et de stabilité, provoquée par l’afflux important de capitaux étrangers. Même si l’électorat turc ne bénéficie pas toujours des retombées de cette croissance, il semble que la majorité n’ait pas voulu risquer l’équilibre de cet ensemble. De plus, un bon nombre croient que l’AKP mettra en place les réformes nécessaires pour assurer l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.

De l’avis de l’analyste politique Dogu Ergil, la victoire de l’AKP constitue « un vote en faveur de la stabilité et de la continuité ». En fait, il estime que l’opposition a probablement rendu la partie plus facile pour le parti au pouvoir en jouant la carte de la laïcité. Tout cela au lieu de proposer des solutions aux véritables problèmes du pays, à commencer par le chômage, la question kurde et l’entrée dans l’Union européenne. Quant à savoir si l’AKP sera à la source de réformes visant à élargir les libertés, ou si l’actuelle croissance économique basée sur la spéculation durera, il conclut que cela reste à voir.

Le 28 août 2007, après que sa candidature eut causé des mois de turbulences politiques et qu’elle eut quasiment provoqué un coup d’État militaire, le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a prêté serment comme président de la Turquie.

Même s’il a recueilli 46,7 % des suffrages, l’AKP ne disposait pas des 367 sièges au Parlement qui auraient assuré l’élection de son protégé Gül à la présidence. Selon le dirigeant de l’opposition, Deniz Baykal, cela aurait forcé le parti au pouvoir à trouver un candidat de consensus, si le dirigeant de l’extrême droite, Devlet Bahçeli, n’avait pas annoncé que son parti collaborerait à l’élection du candidat controversé. Aussi, malgré le boycott d’une partie de l’opposition, Abdullah Gül est devenu le premier chef d’État turc à avoir maintes fois répété par le passé qu’il n’endossait pas le système officiel de démocratie laïque.

La présidence de la république a traditionnellement été considérée comme une garantie du caractère laïque de l’État, à cause du rôle de contrepoids qu’elle a souvent joué par rapport au Parlement. Dans ces conditions, les forces de l’opposition, notamment le CHP, l’armée et la classe moyenne des villes, perçoivent l’arrivée d’Abdullah Gül à la présidence comme la perte d’une forteresse. Le célèbre chroniqueur Ilhan Selçuk, du quotidien Cumhuriyet, a écrit : « La présidence de Gül constitue le triomphe des forces contre-révolutionnaires, mais le conflit entre la révolution [kémaliste] et la contre-révolution [islamique] n’est pas encore terminé en Turquie. »

Selçuk s’est aussi intéressé aux aspects internationaux de l’élection. Pour lui, les succès électoraux de l’AKP et l’accession d’Abdullah Gül à la présidence font partie des efforts déployés par les États-Unis pour changer le régime politique turc de manière à pouvoir présenter un modèle d’État islamique modéré au reste du Moyen-Orient.

L’attitude de l’armée turque

L’armée n’a pas caché son mécontentement, avant même le vote du Parlement sur la présidence. Le chef d’État major Yasar Büyükanit a déclaré que « des plans odieux pour ruiner le caractère séculier et démocratique de la Turquie émergent tous les jours, sous différentes formes ». Il a rajouté [que] « notre nation assiste au développement de centres du mal qui tentent systématiquement de ronger le caractère séculier de la république turque ». Il n’a pas manqué d’ajouter que « les militaires afficheront comme par le passé la même détermination à préserver l’ordre social, séculier et démocratique de la Turquie ».

Faut-il ajouter que les généraux n’ont pas assisté à la cérémonie d’inauguration de la présidence d’Abdullah Gül ?

Malgré tout, les probabilités d’un coup d’État militaire apparaissent bien minces, compte tenu de l’absence d’un soutien populaire ou politique qui pourrait lui conférer une certaine légitimité.

La question demeure ouverte. Est-ce Abdullah Gül agira comme un président impartial, protégeant les principes fondateurs de la République, même si cela contredit la volonté de l’AKP, le parti islamiste qu’il a cofondé ? Ou bien restera-t-il d’abord et avant tout un militant de son parti, confirmant ainsi les pires craintes de ceux qui craignent que son accession à la présidence serve à miner le caractère laïque de la Turquie ?

Monsieur Gül a tenté de chasser les soupçons qui pèsent contre lui en affirmant « qu’il ne joue pas la comédie, et qu’il favorise d’abord la transparence ». Mais il en faudra davantage pour rassurer les sceptiques. Lors d’une entrevue accordée le 15 décembre 2005 par Abdullah Gül, au quotidien britannique The Guardian, le futur président déclarait le plus naturellement du monde : « La fin du régime séculier est arrivée en Turquie. Il ne fait pas de doute que nous voulons changer ce système. » Dans ces conditions, on comprend que M. Gül aura beaucoup de mal à convaincre les uns et les autres, peu importe ses promesses.

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