Afghanistan : si nous avions écouté les femmes

mercredi 15 septembre 2021, par Priscyll Anctil Avoine

La situation en Afghanistan est incertaine et dévastatrice. Aux lendemains de la prise de Kaboul par les talibans le 15 août dernier, ma collègue militante afghane, franchement épuisée, signifiait la lourdeur de « se réveiller chaque matin et de voir la même situation, encore et encore ». Et pour cause : le corps des femmes afghanes se trouve, une fois de plus, à l’intersection des patriarcats locaux, tribaux et internationaux. En dépit de leur déclaration affirmant la volonté de respecter les droits des femmes – tout comme en 1996 – les talibans ne changeront pas : la répression des corps et les assassinats n’ont pas cessé.

Le retour au pouvoir des talibans oblige de nombreuses femmes, féministes et militantes, à entrer « encore plus dans la clandestinité » pour assurer leur sécurité et leur survie. Mais elles continuent à se battre, à résister et notre rôle, au niveau mondial, est d’être solidaires avec elles et d’écouter enfin ce qu’elles crient haut et fort depuis plus de quatre décennies.

En effet, la prise de Kaboul par les talibans n’est pas une surprise pour les groupes de femmes et activistes pour les droits humains : comme nous l’avons soutenu dans une recherche sur les violences faites aux femmes avec ma collègue Lida Ahmad, les occupations étrangères, les guerres successives ainsi que la multiplicité des acteurs en armes sont les raisons au cœur des violences quotidiennes vécues par les femmes, filles et personnes queer.

Une prise du pouvoir peu surprenante

Les talibans sont entrés à Kaboul sans résistance. L’armée afghane s’est rapidement retirée — il aurait pu difficilement en être autrement — et ce, pour plusieurs raisons. Les 83 milliards de dollars américains dépensés par les États-Unis dans l’entraînement et l’équipement de l’armée afghane n’ont pas fait le poids face à de multiples facteurs qui ont contribué à sa faiblesse institutionnelle et opérationnelle.

Selon l’Association révolutionnaire des Femmes de l’Afghanistan (Revolutionary Association of the Women of Afghanistan – RAWA) ainsi que le chercheur Abdul Basit, la corruption est l’un de ces facteurs. En effet, celle-ci s’est manifestée à plusieurs niveaux depuis la mise en place de l’armée afghane : les armes et les fonds lui étant destinés étaient constamment détournés par les officiers haut placés. Basit affirme que certains militaires n’étaient pas payés ou ne pouvaient pas voir leurs familles pendant plusieurs mois, entraînant de hauts taux de désertion en plus d’un manque de leadership parmi les commandants de l’armée.

À ces facteurs, s’est également ajouté le manque de cohésion à l’intérieur de l’armée afghane. En effet, le gouvernement corrompu d’Ashraf Ghani n’a pas réussi à avoir une légitimité qui aurait assuré la motivation des troupes pour le combat tandis que, de leur côté, les insurgés talibans avaient la force de leur conviction idéologique. Comme le souligne la RAWA, la guerre afghane n’est pas la guerre des personnes afghanes : elle est le site de disputes de pouvoir entre les puissances étrangères. De fait, le communiqué de la RAWA mentionne justement que les forces afghanes recevaient des « ordres du palais présidentiel de ne pas lutter contre les talibans et de se rendre » ; ainsi, la plupart des provinces du pays sont tombées aux mains des talibans sans aucune résistance. Ces facteurs, tout comme les dangers quotidiens que vivent les soldats afghans — dont les corps sont davantage exposés que ceux des soldats étrangers disposant de technologies de pointe —,couplé à la stratégie militaire des talibans, ont miné les possibilités de résistance lors de la prise de Kaboul.

Ce que les femmes avaient dit

Les femmes activistes et les chercheures en études féministes de sécurité l’ont affirmé depuis des décennies déjà : les États et les guerres sont des institutions genrées. Ainsi, pour la RAWA, l’autodétermination du corps des femmes afghanes va de pair avec celle de leur pays. Depuis plus de 40 ans, elles militent pour un État démocratique, libre d’occupation étrangère et de fondamentalismes religieux. Elles avaient prédit ce qui s’est passé la semaine dernière : depuis 2001, la guerre livrée par les puissances étrangères a laissé un pays détruit, excessivement instable et corrompu. Loin du discours officiel voulant que la guerre déclarée par l’OTAN en 2001, dirigée par les États-Unis, allait contribuer à la « démocratie » et aux « droits des femmes », celle-ci a plutôt contribué à augmenter les insécurités pour ces dernières.

Avec Lida Ahmad, notre recherche sur les différentes manifestations de la misogynie en Afghanistan, a montré que, si les jeunes filles sont « retournées » à l’école et au travail après la chute du régime des talibans en 2001, les invasions étrangères et les occupations du territoire afghan ont créé de multiples formes de violences basées sur le genre. Entre autres, nous avons démontré la hausse des violences domestiques, la mutilation corporelle dans le mariage, la prostitution forcée de même que la perpétuation de certaines pratiques comme le baad — soit l’organisation d’un mariage entre la victime de violence sexuelle et son agresseur. Par exemple, cette dernière pratique n’a pas été éradiquée durant les années d’occupation par les troupes de l’OTAN : selon Human Rights Watch, elle persiste dans plusieurs régions du pays où les décisions sont prises hors cour (et donc, en ne tenant pas compte des lois contre les violences sexuelles).

La montée en puissance des talibans n’était qu’une question de temps : l’occupation de l’Afghanistan a renforcé les patriarcats locaux de plusieurs manières. Premièrement, les invasions et guerres successives ont favorisé la militarisation du pays, renforçant ainsi le pouvoir de ceux qui accèdent aux armes. Cela a entraîné, en deuxième lieu, une série d’insécurités quotidiennes qui ont également sapé les institutions et infrastructures, en plus de créer une dépendance à « l’aide humanitaire ». Ces insécurités ont commencé à se manifester de plus en plus dans toutes les sphères de la vie quotidienne, notamment dans l’espace « privé » ou « intime ». Ces changements dans les formes de concevoir la masculinité et la féminité ont rendu les femmes davantage précarisées et vulnérables et les hommes en armes – talibans, mudjahideen, paramilitaires ou soldats étrangers —, plus puissants.

Troisièmement, les États-Unis et leurs alliés ont placé un gouvernement corrompu au pouvoir à Kaboul : la RAWA a maintes fois dénoncé la nomination au gouvernement des commandants mudjahideen et paramilitaires qui avaient perpétré les plus graves violations des droits humains durant la guerre civile dans les années 1990. Finalement, les pourparlers de « paix » à Doha ont été vivement condamnés par les activistes afghanes : il s’agissait en fait de négocier avec des fondamentalistes, ce qui s’est d’ailleurs matérialisé par la libération de plus de 5000 prisonniers entre 2020-2021.

Responsabilité internationale : écoutons les femmes

L’activiste Mahbooba Seraj, fondatrice du Afghan Women’s Network, a exprimé la honte qu’elle éprouvait quant à la communauté internationale et l’horreur causée dans son pays, en raison des impacts dévastateurs de la guerre néocoloniale livrée en son sol. Évoquant avec rage les dommages fait par les hommes en armes, reprenant ainsi les multiples dénonciations émises par Human Rights Watch depuis plusieurs décennies, elle affirme que la prise du pouvoir par les talibans fera « reculer le pays de 200 ans en arrière ». Nous avons échoué à écouter les femmes activistes. Celles qui, déjà au lendemain de la prise du pouvoir, s’insurgeaient en faisant des graffitis contre les talibans.

D’ailleurs, les organisations internationales ont joué un rôle central dans la reconduction d’une vision victimisante des femmes afghanes — notamment en réduisant l’analyse sous le signe de la burqa— alors que plusieurs organisations locales de femmes étaient au contraire engagées dans les luttes anti-fondamentalistes et d’autodétermination depuis la fin de années 1970.

Décoloniser nos visions de la solidarité internationale, comme le souligne l’autrice Maïka Sondarjee dans son ouvrage sur la question, est d’une nécessité fondamentale. Responsabiliser nos gouvernements pour les actes de guerre commis en sol afghan est primordial : les activistes appellent à faire pression sur nos élu·es afin d’offrir des refuges politiques pour les personnes afghanes.

Mais surtout, écoutons les cris du cœur des femmes et activistes queer qui, comme le professeur et activiste Ahmad Qais Munhazim, demandent qu’on « parle des individus, qu’on parle des histoires des femmes, des enfants, des hommes en Afghanistan, des personnes queer, des personnes trans, qui, littéralement, attendent leur mort » avec le retour des talibans au pouvoir. Comme la RAWA en supplie la communauté internationale, mais aussi, tous les individus : n’oublions pas l’Afghanistan.

Photo : Unsplash

À propos de Priscyll Anctil Avoine

Priscyll Anctil Avoine est candidate au doctorat en science politique à l’UQAM et directrice de la Fundación Lüvo.

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