À qui profitent les stages de coopération internationale ?

jeudi 3 juillet 2008, par Marilou Lisé-Vincent

Photo : Marilou Lisé-Vincent

« Les stages de coopération internationale ? Bof, ça n’aide pas réellement les gens sur le terrain. Ça donne seulement l’occasion à des jeunes d’ici de faire un voyage d’échange culturel à saveur humaniste, sans plus… »

J’étais quelque peu décontenancée par la franchise de ces propos et surtout par le calme avec lequel elle les communiquait. Cette dame, tout en refusant poliment d’encourager la campagne de financement de ma cohorte de stagiaires et en spécifiantque son opinion n’était pas dirigée contre moi, m’affirmait tout simplement ne pas croire aux bienfaits des stages de coopération internationale. Ce commentaire m’avait bien sûr laissée pantoise, mais avait aussi déclenché chez moi toute une remise en question : À qui profitent les stages de coopération internationale ?

Photo : Julie Tremblay

Cette question n’intéresse pas seulement les organisations non gouvernementales, les futurs stagiaires ou les organisations d’accueil, mais elle interpelle également le principal bailleur de fonds de la majorité de ces types de programmes : le gouvernement. En effet, le Centre de recherche pour le développement international (CRDI) du Canada finance depuis l’an dernier une large étude qui s’étendra sur une période de cinq ans portant sur la question suivante : Creating Global Citizens ? The Impact of Learning/Volunteer Abroad Programs. Ce travail d’envergure est codirigé par Rebecca Tiessen, assistante professeure du programme de 2e cycle d’Études en développement international
de l’Université Dalhousie à Halifax et Barbara Heron, professeure associée au Département de l’école en travail social de l’Université de York à Toronto. Cette recherche propose de pallier l’absence de données empiriques sur l’impact des programmes d’études, de stages et des programmes de coopération volontaire, d’une durée allant de trois à six mois, sur les Canadiens qui participent à ces programmes et sur les organisations qui les reçoivent. Les deux principaux objectifs visés par cette recherche consistent à : (1) savoir si ces expériences
aident les participants canadiens à devenir des « citoyens globaux » et, (2) connaître l’impact de ces programmes sur les organisations et les communautés qui reçoivent les Canadiens. Malgré le fait que les résultats finaux de cette recherche ne seront disponibles qu’en 2011, les deux chercheuses proposent, après un an de travail seulement, certaines pistes de réflexions qui semblent déjà démontrer quelques tendances.

Une réalité complexe et changeante

Un des premiers constats qu’elles font est que les raisons motivant les jeunes à faire des stages dans les pays en développement auraient beaucoup changé depuis les années 90. La nature de ces motivations semble être passée de celles basées sur des convictions sociales à des motivations reposant sur des buts personnels comme, par exemple, acquérir des compétences pour se trouver un emploi, inscrire une expérience à l’étranger dans son curriculum vitae ou encore s’ouvrir à la diversité culturelle. Ce changement est-il surprenant ? Non, si nous considérons comment le gouvernement, les universités et plusieurs ONG font le marketing de leurs programmes de stages internationaux. La plupart des jeunes n’ont fait que s’approprier les arguments avancés par ces campagnes orientées vers des buts individualistes alors qu’auparavant, elles s’appuyaient sur des valeurs sociales mondiales.

Bien sûr tout n’est pas si noir. Le contenu de la campagne marketing des stages et la qualité du processus de sélection des futurs stagiaires sont primordiaux pour la majorité des ONG. Ainsi, Alternatives propose, pour la sélection des candidats, des entrevues individuelles et de groupe afin d’évaluer à la fois les motivations des candidats à s’engager dans un tel projet
et leur vision globale concernant la coopération internationale. Contrairement à d’autres ONG, Alternatives oriente le marketing de ses programmes de coopération volontaire sur l’importance du développement de valeurs sociales et ne capitalise pas sur l’expérience à mettre dans un curriculum vitae. Nous pouvons par exemple lire dans les dépliants sur les stages que « [l]e Programme de stages d’Alternatives offre des opportunités innovatrices et passionnantes pour ceux intéressés à l’organisation communautaire, à la solidarité internationale et aux droits de la personne. »

Une seconde piste de réflexion amenée par les deux chercheuses concerne la préparation des futurs stagiaires, qui semble très souvent déficiente dans la grande majorité des ONG, pour des raisons de manque de financement. Ainsi, souvent mal préparés, les stagiaires voient s’étirer leur période d’adaptation sur le terrain. En plus, lorsqu’il s’agit de stage de six mois et moins, il ne reste donc que très peu de temps pour que l’organisme d’accueil puisse réellement bénéficier de l’apport du stagiaire. Selon Heron et Tiessen, les ONG auraient intérêt à ralentir leur processus de formation des futurs stagiaires et ne pas concentrer les formations uniquement sur le choc culturel, mais aussi sur l’inclusion de l’apprentissage de l’économie et de la politique du pays où ils séjourneront. Ces connaissances sont une base essentielle pour comprendre la dynamique globale d’un pays et sa situation sociale, ce qui aide ultimement
à mieux orienter les actions des stagiaires. Alternatives a compris cette importance et se démarque des autres ONG au Québec, puisqu’elle est la seule à offrir une formation de deux mois avant d’envoyer les stagiaires sur le terrain. Cette formation permet, entre autres, de mieux comprendre les enjeux mondiaux et sociaux de la région où chaque stagiaire sera affecté. De cette manière, les stagiaires ont des outils pour participer aux débats contemporains, pour devenir des citoyens plus conscientisés et aptes à analyser de manière critique le monde qui les entoure, et finalement agir dans leur entourage.

Un autre aspect sur lequel nous devons réfléchir concerne, selon Heron et Tiessen, l’après-stage. Selon elles, les stages permettraient surtout de réaffirmer ce qu’on voit à la télévision à propos de la pauvreté et de la situation sociale des pays en développement. Une manière de confirmer nos préjugés, en d’autres termes. Cependant, entre connaître une situation sociale et la vivre, là est, à mon avis, la différence. La très grande majorité des ONG est justement perdante à ne pas tirer profit de cette distinction : elles perdent le vécu, les connaissances et les expériences de leurs stagiaires. En effet, les deux chercheuses soutiennent que la période la plus cruciale est au retour des stagiaires, car si ces derniers ne consolident pas leurs expériences, les stages en eux-mêmes ne réussiront pas à former des « citoyens globaux ». Encore une fois, le manque de financement explique cette lacune, en obligeant les ONG à faire des choix au détriment d’un encadrement efficace au retour des stagiaires. Malgré son budget limité, Alternatives a saisi cette importance en mettant tout en oeuvre pour « former des stagiaires, bénévoles, activistes et autres personnes de bonne volonté, et les inciter à s’engager dans l’action ; faciliter la communication entre des groupes et mouvements s’inscrivant dans cette veine pour réunir nos voix et nos forces dans l’altermondialisme ». Par exemple, à leur retour, les stagiaires d’Alternatives sont amenés à participer à divers projets pour partager leur expérience et leurs connaissances, tels que la rédaction de la revue des stagiaires, Les Alizés. Plusieurs autres moyens ont été mis sur pied, notamment le bulletin bi-hebdomadaire X-Stagiaires, afin que les anciens stagiaires conservent le contact avec Alternatives et restent à l’affût des divers événements sociaux, culturels et artistiques à caractère altermondialiste qui se déroulent dans le grand Montréal et dans le monde. Ce bulletin contient même une liste d’emplois disponibles dans divers organismes
oeuvrant principalement dans les domaines communautaire et de solidarité sociale et environnementale. Alternatives a choisi d’investir dans le retour des stagiaires afin de créer des réseaux sociaux actifs qui travaillent notamment à la promotion de valeurs sociales.

Heron et Tiessen avancent finalement l’hypothèse que les stages à court terme ne sont pas réellement profitables pour les organismes qui reçoivent les stagiaires. Elles poussent la réflexion en suggérant l’idée que les mandats à court terme ne feraient qu’apporter un certain prestige à l’organisme. Au moins, ce prestige les aiderait dans leurs procédures d’obtention de fonds de donateurs internationaux, puisqu’il estsouvent très difficile, voire impossible, d’obtenir du financement de leur propre gouvernement. Dans ce contexte de stages à court terme, s’assurer que les organisations recevant les stagiaires profitent réellement de cet échange constitue une priorité. Pour remplir cette exigence, les ONG ayant des programmes de stages doivent notamment développer de réelles relations de partenariat avec les organismes sur le terrain. Pour Alternatives, cet aspect est primordial car « les réseaux créés au fil des ans auprès de partenaires communautaires permettent un véritable partage entre les pays du Sud et du Nord et pour les pays du Sud entre eux ».

Quelques pistes de réflexion

Les pistes de réflexions proposées par Barbara Heron et Rebecca Tiessen ne sont pour le moment qu’à l’étape d’hypothèse, puisque les résultats de leur recherche seront seulement disponibles en 2011. Nous avons conscience que cet article n’aborde pas tous les aspects entourant le questionnement « à qui profitent les stages de coopération internationale ? ». Il se veut plutôt une introduction démontrant la nécessité d’entamer une réflexion concernant les stages de coopération internationale. Surtout, de faire réaliser l’importance de prendre le temps de choisir une ONG offrant un programme de stage qui soutient non seulement des valeurs de solidarité internationale, mais qui cherche également à les propager par des actions concrètes.

Jean Bédard, philosophe, écrivain et intervenant social, affirme dans son récent ouvrage, Le pouvoir ou la vie, que « Le pouvoir ne peut plus être assumé comme il l’est depuis des milliers d’années, il ne peut plus être le règne de la force, il doit devenir le moyen d’un projet viable pour l’humanité ». Alternatives partage aussi cette vision en appuyant sa campagne sur le slogan suivant : « Un autre monde est possible ? Non, un autre monde est nécessaire. » Les remises en question, comme celle-ci,
sont essentielles afin de faire des prises de conscience pour construire un autre monde.

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Crédits Alizés volume 1, numéro 1

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