A quand une paix durable au Congo ?

vendredi 30 juillet 2004, par François L’ÉCUYER, Michel LAMBERT

Prise de la ville de Bukavu par des forces rebelles, émeutes populaires à Kinshasa et Kisangani, redéploiement massif des forces armées congolaises et de la Mission des Nations unies au Congo (Monuc) : les événements du mois de juin font craindre le pire pour la République démocratique du Congo (RDC. Les accusations de « génocide » contre les populations banyamulenge, utilisées par des rebelles alliés au Rwanda, ont été largement réfutées par les observateurs, y compris par des leaders banyamulenge et la Monuc.
Prétexte d’une nouvelle intervention militaire rwandaise en RDC.

Les récents combats à l’Est de la
RDC, impliquant les rebelles proches
du Rassemblement congolais
pour la démocratie (RCD) et l’armée
congolaise, font frémir. Les
actions militaires des miliciens,
dirigés par Laurent Nkunda et Jules
Mutebesi, deux généraux refusant
jusqu’à ce jour de rejoindre l’État-major
intégré de l’armée nationale
congolaise et largement soutenus
par le Rwanda au cours des dernières
années, pourraient n’être
qu’une prémisse à de nouveaux
affrontements mettant aux prises
Kinshasa et Kigali. Lors du dernier
conflit entre la RDC et le Rwanda,
débuté en 1998 et officiellement
terminé en 2002 avec les Accords
de Pretoria en Afrique du Sud,
plus de 4,7 millions de personnes
avaient trouvé la mort à la suite de
l’occupation rwandaise de la moitié
du territoire congolais. Pour ce qui
est des victimes, c’est au plus grand
conflit armé depuis la deuxième
guerre mondiale que la communauté
internationale a assisté, dans
une indifférence quasi complète.

Le 2 juin, les rebelles ont dit avoir
pris Bukavu - ville principale de la
province du Sud-Kivu, frontalière
avec le Rwanda - afin de mettre un
terme aux « massacres » dont aurait
été victime la population banyamulenge.
Groupe d’origine Tutsi installé
au Congo depuis des générations.
C’est dans cette même région que
les milices interahamwe, extrémistes
hutus responsables du génocide
rwandais de 1994, avaient trouvé
refuge. Leur présence à la frontière
rwandaise avait convaincu Kigali de
s’embarquer en 1996 aux côtés de
Kabila père, dans l’offensive contre
Mobutu, réfractaire à poursuivre les
génocidaires en sol congolais. En
1998, à la suite d’une mésentente
entre Kabila et le président rwandais
Paul Kagamé, ce dernier avait
décidé d’envahir la RDC.

Des accusations sans
fondement

Pourtant, les accusations de « massacres
 » de Banyamulenge ont été
à maintes reprises réfutées par de
nombreux observateurs. Même l’organisation
Human Rights Watch, réputée
pour sa neutralité et le sérieux
de ses rapports sur la situation humanitaire
en zones de conflit, confirme
qu’il n’y a aucune preuve quant
à ces présumés massacres. Enoch
Sebineza, Banyamulenge lui-même
et juriste du processus de transition
démocratique en RDC, dément également
toute accusation de « génocide
 » contre sa communauté : « Les
vrais criminels sont Laurent Nkunda
et ses soldats dissidents, des criminels
dont la communauté banyamulenge n’a
aucunement besoin
 », a-t-il déclaré ré
cemment à un journaliste de l’Agence
ce France presse (AFP). Roberto Ricci,chef
de la section Droits humains de
la Monuc et chargé d’enquêter sur ces prétendues
exactions a, de son côté,
simplement conclu que le « fond de
commerce » avancé par Nkunda
Mutebusi était faux. Et que c’était
plutôt leur insurrection qui était susceptible
d’attiser la haine entre les
communautés. Durant le conflit,
la population congolaise ne s’est pas
divisée. Plusieurs témoignages raportent
que des Banyamulenges ont
en fait été protégés par leurs frères
congolais. Ces violences ont néan-
moins provoqué la fuite de quelque
30 000 Congolais vers le Burundi.

Le 9 juin, devant l’avancée importante
des troupes loyalistes, le général
Mutebesi et ses soldats cédaient
nouveau Bukavu pour être finalement
repoussés jusqu’au Rwanda
le 21 du même mois. La Monuc
pour la première fois utilisé sa force
militaire pour resserrer l’étau autour
de Mutebesi pendant que les combattants
du général Nkunda trouvaient
refuge dans les montagnes. Depuis,
les renforts envoyés par Kinshasa
dans l’Est semblent provoquer une
inquiétude croissante chez les autorités
rwandaises. « Ils [les membres du
gouvernement de Kinshasa] ne l’ont
pas caché. Ils ont dit qu’ils envoyaient
des milliers de troupes à l’Est du pays
rappelé à l’AFP le colonel Karegeya,
porte-parole de l’armée rwandaise.
Comme on lui demandait si de tels
mouvements menaçaient le Rwanda,
le colonel Karegeya a affirmé : « Cela
constitue certainement une menace
notre sécurité.
 »

Réaliste, la transition ?

Cependant, le gouvernement de
Kinshasa n’est pas menacé que de
l’extérieur. Sa composition hétéroclite
un président, Kabila fils, et quatre
vice-présidents issus des anciens
mouvements rebelles - tient mal la
route. Parmi les vice-présidents, certains
pourraient d’ailleurs se retrouver
devant les tribunaux. La Cour internationale
vient en effet d’annoncer réouverture
d’une enquête sur les crimes de guerre,
massacres, viols et pillages commis entre 1998
2002. Ainsi, malgré
les milliards concédés au
gouvernement de la RDC
pour la reconstruction,
performance demeure
pratiquement nulle, augmentant d’autant le ressentiment
populaire contre
ses dirigeants.

C’est pourtant à de premières
elections démocratiques que les accords
transition convient théorique
ment le peuple congolais en 2005.
Mais les institutions démocratiques
chargées de la mise en place
processus tardent à se structurer.
plus, conscients qu’une élection
montrerait leur faible représentativité
populaire, les divers partis intégrés
gouvernement : le Parti populaire
pour la reconstruction et le dévelop
pement (PPRD) de Joseph Kabila,
Mouvement pour la libération
Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba,
mobutiste, de même que les
tiples factions du Rassemblement
congolais pour la démocratie (RCD)
appuyés par le Rwanda et l’Ouganda,
paralysent littéralement le processus.
Ce gouvernement continuera d’être
ainsi paralysé tant et aussi longtemps
que les forces armées sur le territoire
congolais ne seront pas identifiées et
cantonnées ; que les miliciens étrangers
ne seront pas exclus ; et que les
soldats congolais ne seront pas payés
et intégrés dans la nouvelle armée
ou démobilisés et appuyés dans leur
retour à la vie civile. En refusant de
soutenir prioritairement ce processus,
la communauté internationale
soutient ainsi l’impunité et laisse la
porte ouverte à des « initiatives
comme celles des généraux Nkunda
et Mutebesi.

Trop riche le Congo ?

À ces « facteurs » internes et externes,
s’ajoutent les richesses du sol congolais.
Depuis 1998, les diamants, le
Coltran, le cuivre, l’or, le manganèse,
l’uranium et les autres minerais de
la RDC ont permis aux diverses factions
rebelles et aux gouvernements
étrangers de maintenir en place leurs
forces militaires. Plus récemment, la
découverte d’importants gisements de
pétrole, dont les réserves sont estimées
des milliards de barils cachés sous le
lac Albert, dans sa partie congolaise,
permis au gouvernement congolais
de signer un contrat d’extraction
avec la pétrolière canadienne
Heritage Oil Corporation. L’agence
MISNA révélait en mai qu’un gisement
de 55 millions de mètres cubes
de gaz méthane se trouverait sous le
lac Kivu et que les autorités de Kigali
auraient entamé des négociations avec
plusieurs firmes internationales en
vue de son exploitation.

Le Canada et les Pays-Bas président
ensemble l’organisation de la
Conférence internationale pour la
paix dans la région des Grands Lacs
africains devant se tenir en novembre
2004. La rencontre vise la ratification
d’accords de paix entre les pays belligérants
et la négociation d’ententes
commerciales touchant, entre autres,
les ressources naturelles. Déjà, en
RDC, des voix s’élèvent pour demander
à la communauté internationale,
et en particulier au Canada, habituellement
très investi dans les missions
de paix, de ne pas sauter d’étapes...


Les auteurs sont tous deux chargés
de projets pour l’Afrique à Alternatives.
Michel Lambert revient d’une mission
de deux ans en RDC.

À propos de Michel LAMBERT

Directeur Général

Co-fondateur d’Alternatives, et actuel co-Président de l’AQOCI, Michel Lambert est convaincu de l’importance de regrouper les groupes et organisations de la société civile, ici et ailleurs pour promouvoir les principes démocratiques, l’égalité et l’équité pour tous.

Il a tour à tour développé plusieurs des programmes de solidarité internationale d’Alternatives en plus de lancer et animer de multiples campagnes de justice sociale au Québec et au Canada. Il a dirigé l’antenne d’Alternatives en République démocratique du Congo entre 2002 et 2005 avant de prendre la direction de l’organisation en 2007.

Michel Lambert est membre du Conseil de Gouvernance d’Alternatives International et du Conseil d’administration d’Alliance syndicats et tiers-monde. Il a aussi été membre des Conseils de l’Agence québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) entre 2009 et 2013, de l’Association pour le progrès des communications (APC) entre 2008 et 2011 et de Food Secure Canada entre 2009 et 2012

Il représente enfin Alternatives au Conseil International du Forum social mondial et au sein de diverses coalitions québécoises et canadiennes dont notamment, les coalitions Pas de démocratie sans voix, Voices/voix et le Réseau québécois de l’intégration continentale - RQIC.

Michel Lambert a joué un important rôle de mobilisation et de construction lors du récent Forum social des peuples tenu à Ottawa en aout 2014

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