Dans la foulée du « NON » au référendum du 29 mai en France

À propos des altermondialistes, des Amériques et de l’amnésie

lundi 6 juin 2005, par Dorval BRUNELLE

Le résultat du référendum sur la Constitution européenne, tenu en France le 29 mai, confirmé par le « nee » des Pays-Bas , le premier juin, servira de point de départ au développement de trois ordres de réflexions articulés autour de l’émergence d’un vaste mouvement citoyen mondial qui, de fois en fois, c’est-à-dire de Gênes, à Nice, en passant par Québec, Miami, Davos, Cancun et Porto Alegre, en vient à constituer une force politique redoutable qui est en passe de bousculer les cadres partisans traditionnels, non seulement aux niveaux mondial et continental, comme on l’a vu ces dernières années, mais également au niveau national, comme on le voit ces jours-ci en Équateur, en Bolivie et en France.

En effet, au-delà du recours au positionnement des partis politiques et de leurs clientèles respectives, et au-delà des prises de position de certains syndicats, en tant que facteurs susceptibles d’expliquer le résultat du 29 mai, la question de l’impact des militants altermondialistes et, plus généralement, la question de l’impact de la critique altermondialiste sur l’issue du scrutin mérite d’être évoqué et étudié. Car si cette hypothèse était vérifiée, il faudrait désormais composer, non seulement avec une nouvelle force sociale montante, mais aussi et surtout avec un nouvel argumentaire dont l’efficacité idéologique et politique pourrait constituer un puissant contre poids face aux thèses et aux arguments défendus par les tenants de la libéralisation des marchés à l’heure actuelle. Dans la suite de cette chronique, nous allons aborder les trois thèmes annoncés en titre en nous penchant successivement sur le mouvement altermondialiste, sur l’impact éventuel du « non » dans les Amériques et, enfin, sur le rôle historique des mouvements issus de la société civile dans le renversement des pouvoirs institués au cours des deux dernières décennies.

Le mouvement citoyen mondial

En première approximation, la mouvance altermondialiste actuelle peut apparaître à ce point disparate et désarticulée, qu’il s’avérerait illégitime de la caractériser comme un mouvement social en bonne et due forme. En effet, dans la littérature sociologique, on appelle « mouvement social » ou « mouvement collectif » une initiative portée par des acteurs qui partagent en propre une identité, un projet, et qui conviennent entre eux d’un ensemble de moyens et de stratégies à mettre en oeuvre pour atteindre des objectifs précis. Or, ces caractéristiques ne s’appliquent pas ou s’appliquent mal telles quelles à la mouvance altermondialiste qui se caractérise plutôt par la multiplicité, voire par la superposition des identités, par la prolifération des projets, ainsi que par la diversité des moyens et des stratégies à mettre en oeuvre pour atteindre les objectifs et les buts les plus divers. Il suffit d’éplucher le moindre compendium, la dernière déclaration finale ou l’ultime manifeste issu d’un forum social quelconque pour constater à quel point les perspectives, les mots d’ordre et les pistes d’action sont diversifiés et hétérogènes, voire même incompatibles, sinon contradictoires. Cet état de fait, à lui seul, permettrait alors d’illustrer à quel point ces mouvances sociales s’apparenteraient peu aux véritables mouvements sociaux institués en général et aux partis politiques, en particulier, qui, par comparaison, s’attacheraient à définir des plates-formes cohérentes, où les principes de départ, les revendications et les moyens devisés pour les atteindre sont articulés les uns aux autres de manière cohérente et complémentaire.

Or, pour comprendre et saisir cette apparente incompatibilité, il faut déplacer l’angle d’approche et, au lieu de voir et d’interpréter la mouvance altermondialiste comme un autre mouvement social ou comme un autre mouvement collectif, il conviendrait de l’envisager plutôt comme la prise en charge ou comme la prise en compte, par des mouvements sociaux déjà constitués, d’un ensemble de thèses, d’arguments et de stratégies mis au point, développés et approfondis à l’occasion des nombreuses mobilisations sur les fronts les plus divers qui ont ponctué l’histoire de ces dernières années et, en particulier, à l’occasion de ces rituels qui portent le nom de « forums sociaux », qu’il s’agisse du Forum social européen ou du Forum social mondial. En mettant ainsi bout à bout, toutes et chacune de ces convergences entre mouvements sociaux mises en branle depuis les mobilisations contre l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI), en 1998, en passant par Seattle, Santiago, Québec, Gênes, Prague, Florence et Davos, à quoi il faudrait ajouter tous ces forums sociaux mondiaux, ainsi que leurs déclinaisons aux niveaux continental, régional, national et local, nous avons alors en mains des éléments indispensables pour comprendre en quoi et comment cette mouvance, au delà de sa dimension disparate et désarticulée, constitue plutôt un véritable mouvement citoyen mondial. Ce mouvement aurait ceci de particulier qu’il emprunterait ou qu’il revêtirait une dimension mondiale ou régionale ou nationale ou même locale a certains moments précis ou dans des circonstances particulières. En attendant, ce mouvement demeurerait au point de départ comme à l’arrivée, d’abord et avant tout un mouvement citoyen, c’est-à-dire un mouvement civil ancré dans un milieu précis, rassemblant des sujets de droits appartenant à une localité et à un État, mais des sujets capables de porter leurs revendications et leurs intimations à des niveaux géographiques et institutionnels différents. En ce sens, le mouvement citoyen mondial apparaît comme une entité capable de dilatation ou de condensation selon les conjonctures et les contextes, même si, d’une fois à l’autre, ce sont encore et toujours les mêmes revendications et les mêmes mots d’ordre qui sont mis de l’avant.

Pourquoi la Constitution de l’Union Européenne (UE) s’est-elle retrouvée dans la ligne de mire des altermondialistes et, plus précisément, dans la ligne de mire du chapitre ou de la composante française du mouvement citoyen mondial ? Pour répondre à la question, il faut se souvenir que le mouvement citoyen européen n’avait pas attendu la campagne référendaire de mai dernier pour dénoncer les dérives en opération au sein des formes et modalités de l’intégration entre les Quinze, ou les conditions de l’expansion à vingt cinq. Il n’est que de rappeler, à titre d’exemple, le débat qui avait été engagé, lors du premier Forum social européen (FSE I), tenu à Florence en novembre 2002, autour du projet de constitution de l’ex-président Giscard d’Estaing, où l’on avait assisté un affrontement entre la position défendue par la Confédération européenne des syndicats (CES), d’une part, les militants d’ATTAC, d’autre part, pour le confirmer . À la vérité, le FSE I, par l’ampleur et la vivacité des débats qui ont été engagés autour du projet de constitution européenne, a représenté rien moins qu’une répétition générale de ce que l’on a vu atterrir deux ans et demi plus tard à une autre échelle le mois dernier lors de la campagne référendaire sur la Constitution européenne.

Cela dit, il ne faut surtout pas croire ni laisser entendre que les altermondialistes aient été unanimes dans leur condamnation du projet de constitution, loin de là. Comme l’illustre on ne peut mieux le débat dont il vient d’être question, certains syndicats qui jouent un rôle actif à l’intérieur du mouvement n’en ont pas moins défendus une position favorable au texte constitutionnel, mais ils n’ont pas été les seuls à le faire, loin de là . Ces faits permettent de comprendre en quoi et comment le mouvement citoyen mondial demeure encore et toujours tributaire des organisations et autres associations qui le constituent, d’une part, à quel point il demeure divisé sur lui-même chaque fois qu’il est confronté à un choix ou à une option forte, d’autre part. Cette situation n’est pas propre à la décision sur la constitution européenne, puisqu’on la retrouve, mutatis mutandis, face à la question de savoir s’il faut abolir ou simplement réformer telle ou telle organisation internationale, s’il convient, ou non, de participer à telle ou telle consultation publique, entre autres exemples. En ce sens, le mouvement citoyen mondial reflète en son sein les contradictions qui tiraillent et divisent les sociétés dans leur ensemble, une réalité qui ne l’empêche pas d’avoir un impact politique et social certain par ailleurs, comme le montre avec éloquence le cas français, mais comme le montrent aussi les autres exemples dont il sera question ci-après.

Quels impacts sur les Amériques ?

Le premier et le principal impact du « non » dans les Amériques, mais aussi ailleurs dans le monde, sera le renforcement de la crédibilité, ainsi que de la force politique et sociale de toutes ces autres déclinaisons nationales et locales du mouvement citoyen mondial lui-même. Les premiers à ressentir cet impact, ce seront sans doute tous ces mouvements engagés à l’heure actuelle dans des luttes contre les accords de libre-échange, la privatisation et libéralisation des marchés, que ce soit au niveau national, au Costa-Rica, au Honduras, en Bolivie ou en Équateur, ou au niveau local, comme au Pérou ou à Cochabamba. Comme dans le cas européen, ces mouvements ont, pour la plupart d’entre eux, qu’il s’agisse de la Confédération des nationalités des indigènes de l’Équateur (CONAIE), ou des fédérations de cocaleros de Evo Morales, pour ne citer que ces deux-là, participé activement, soit au Forum social mondial, soit encore à l’un ou à l’autre des nombreux forums continentaux ou thématiques organisés au cours des dernières années. Il pourra alors s’avérer intéressant de suivre le double mouvement d’expansion et de contraction de ces mouvements selon leurs niveaux d’intervention ; il sera surtout intéressant de voir et d’évaluer dans quelle mesure cette présence au niveau continental ou mondial contribue au renforcement et à la publicisation des luttes menées au niveau national ou local.

Par ailleurs, dans un autre ordre d’idées, mais en lien avec ce dont il vient d’être question, étant donné que ces mobilisations interpellent inévitablement la classe politique et les élites au pouvoir, le ralentissement, voire l’interruption du processus d’intégration au sein de l’UE aura des répercussions d’un autre ordre dans les Amériques et ce, à plusieurs niveaux. D’abord, au niveau géopolitique, l’affaiblissement de l’UE risque de poser un problème de taille aux autorités des États-Unis qui devront faire leur deuil d’un éventuel soutien matériel ou logistique des Européens à leurs efforts de reconstruction de l’Irak, fussent-ils encouragés par l’ONU et avoir l’aval du Conseil de sécurité. De plus, la situation flottante dans laquelle vont se retrouver les dix partenaires de l’élargissement à vingt-cinq, ainsi que les autres aspirants, comme la Roumanie, la Bulgarie et surtout la Turquie, risque d’accroître les demandes d’aide, de soutien et autres adressées aux États-Unis. Dans un tel contexte, l’Amérique latine, en particulier, pourrait encore bénéficier durant un temps plus ou moins long de cette négligence bénigne (« bening neglect ») à l’ombre de laquelle le gouvernement Lula du Brésil a pu poursuivre ses ambitieux projets de renforcement de l’intégration régionale, que ce soit au sein du MERCOSUR ou de la Communauté sud-américain des nations, ou à l’ombre de laquelle le gouvernement d’Hugo Chavez du Venezuela a pu poursuivre ce fameux rêve bolivarien d’unir les pays du Cône sud. En revanche, l’affaiblissement de l’UE mettra à mal tous ces accords commerciaux et autres accords de coopération signés ces récentes années entre l’UE et plusieurs partenaires en Amérique latine, qu’il s’agisse de l’Accord UE-Mexique, de l’Accord UE-MERCOSUR, voire des suites de la rencontre entre l’UE et l’Amérique latine tenue à Guadalajara en mai 2004. À son tour, ce relâchement des liens transatlantiques prive les pays d’Amérique latine d’un important levier commercial et stratégique face à l’omniprésence des États-Unis sur le terrain.

Ensuite, l’interruption de l’intégration au sein de l’UE posera sans doute des problèmes d’ordre politique et idéologique à l’Amérique latine. On sait en effet que tous les accords régionaux qui ont été signés entre les partenaires de la région ont été fortement influencés par le modèle européen d’intégration. Ces accords ont tous privilégiés une intégration par le haut, c’est-à-dire une intégration économique doublée d’institutions politiques, une démarche qui a été sanctionnée encore récemment lorsque les quatre partenaires du MERCOSUR ont signé le Protocole d’Ouro Preto II aux termes duquel les parlementaires du MERCOSUR devraient être élus au suffrage universel, comme cela se pratique déjà au sein de l’UE. Or, quel crédit accordera-t-on demain à une démarche à la fois lourde et coûteuse qui n’aura pas su, après tant d’années d’application, prévenir la dissension au sein de l’UE ? En d’autres termes, face à l’échec de l’UE, ne risque-t-on pas d’assister à des remises en question du modèle d’intégration privilégié jusqu’à maintenant ? À mois, bien sûr que, prenant acte des fondements sociaux et politiques du « non », les autorités en place en Amérique latine n’en tirent des leçons bénéfiques sur les meilleures façons d’accroître la légitimité de leur propre projet d’élargissement et d’approfondissement de l’intégration économique régionale.

Par ailleurs, les toute premières victimes de cet échec, ce seront sans contredit le président Vicente Fox du Mexique, ainsi que ceux qui, comme le Brookings Institution aux États-Unis, voire comme certains au Canada ou au Québec, défendent l’idée d’une intégration à l’européenne pour l’Amérique du Nord .

Enfin, cet échec, relatif ou pas, peu importe, devrait conduire à un sérieux réajustement paradigmatique de la part de tous ceux qui défendaient l’idée du régionalisme à l’européenne comme passage obligé vers une autre mondialisation, et de la part de ceux qui, en Europe surtout, prévoyaient la fin des nationalismes et la mise au rancart de l’État-nation hérité du régime westphalien.

Le mouvement citoyen mondial, l’après guerre froide et l’amnésie

Pour boucler la boucle, il serait réducteur d’imputer l’émergence du mouvement citoyen mondial aux mobilisations contre l’AMI en 1998 ou contre l’Organisation mondiale du commerce à Seattle en 1999. En effet, pour bien saisir toute la portée à la fois contextuelle et historique du mouvement citoyen mondial actuel et, surtout, pour prendre la pleine mesure de sa force politique, il apparaît essentiel d’établir une filiation ou une continuité historique avec toutes ces mobilisations citoyennes qui ont contribué à renverser les dictatures militaires en Amérique latine au cours des années quatre-vingt, ainsi qu’aux mobilisations citoyennes qui culminent dans le renversement des dictatures en Europe de l’Est, une série d’évènements qui vient mettre un terme à la guerre froide telle qu’on l’avait connue et telle qu’elle avait prévalu depuis le milieu des années quarante. Or, dans nombre d’interprétations qui ont cours actuellement sur les causes de la fin de la guerre froide, le rôle des mouvements sociaux est très souvent occulté au profit d’une interprétation guerrière de cet évènement pour laquelle la guerre froide aurait été remportée par les militaires et, en particulier, par l’armée des États-Unis. Ce détournement de la portée et de la signification de la fin de la guerre froide sert en premier lieu à dénier aux mouvements citoyens en Allemagne de l’Est, en Hongrie, en Pologne, en Roumanie, en Bulgarie, ou en URSS, en lien avec d’autres mouvements citoyens en Europe de l’Ouest, en particulier, l’initiative qu’ils ont prise et la capacité qu’ils ont eue d’agir comme pouvoirs constituants. Mais ce détournement sert aussi, et par voie de conséquence, à porter ces renversements politiques au crédit d’autres pouvoirs institués, que ce soit en Europe même, en Allemagne, en France ou en Russie, entre autres, ou ailleurs dans le monde, au crédit des États-Unis.

Cette appropriation du sens et de la portée de la fin de la guerre froide, tout comme celle du sens et de la portée de la fin des dictatures dans les Amériques, expliquent en bonne partie la profonde coupure qui s’est instaurée depuis lors entre les mouvements citoyens aux niveaux national, régional et mondial, d’une part, les élites politiques, de l’autre, ce que l’on transpose, en langage journalistique, sous la forme d’une coupure entre le bas et le haut, entre la France d’en bas et celle d’en haut.

Cette lutte contre l’amnésie représente un défi de taille dans le contexte actuel, essentiellement parce que la prise en compte des origines plus lointaine de l’altermondialisme actuel apparaît essentielle pour comprendre et saisir l’ampleur, de même que l’intensité, du mouvement citoyen mondial lui-même, au delà de toutes les fissures et autres contradictions qui l’agitent.

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