À la défense de l’école publique nigérienne

mardi 2 mai 2006, par Miriam FAHMY

Depuis bientôt deux mois, la société civile nigérienne s’est rassemblée autour d’un objectif : sauver son système scolaire. Une première marche, le 15 mars dernier, a réuni près de 30 000 personnes à Niamey, la capitale. Trois semaines plus tard, des manifestants de cinq régions du pays ont pris la rue pour revendiquer la gratuité scolaire.

Niamey - Regroupés sous l’égide du Collectif pour la défense de l’école, les syndicats d’élèves, d’étudiants et d’enseignants se sont ralliés à plusieurs ONG de la société civile pour exprimer leur ras-le-bol face à ce qu’ils ont nommé « la liquidation programmée de l’école nigérienne ».

« Depuis une décennie l’État du Niger s’est totalement désengagé des secteurs sociaux, surtout de l’Éducation », explique Issa Kassoum, secrétaire général du Syndicat national des enseignants du Niger (SNEN). « Face au désengagement de l’État et au délabrement de l’Université de Niamey, nous voulons ramener le débat autour de la défense de l’école publique. »

Depuis 1998, la Loi sur l’orientation du système d’éducation au Niger pose le principe du partage des coûts entre les parents d’élèves et l’État. Inspirée par les politiques de réduction des dépenses budgétaires du Fonds monétaire international et de la Banque Mondiale, cette législation soumet l’éducation - primaire, secondaire et supérieure - aux mêmes critères de rentabilité que le secteur privé.

Le rétrécissement des contributions de l’État et le système « utilisateur-payeur » sont les principaux mécanismes d’un secteur qui doit désormais s’autofinancer. « Le gouvernement qui est arrivé en 2000 a promis une réforme pour remédier aux problèmes du système. Six ans plus tard, les Nigériens se retrouvent devant un véritable cauchemar, déplore Issa Kassoum. Nous n’avons plus notre ancien système qui est aujourd’hui totalement déliquescent, mais en plus, les plus pauvres ne peuvent plus accéder à l’éducation primaire. »

Avec plus de 70 % de la population vivant dans des conditions d’extrême pauvreté - moins d’un dollar par jour - il est impossible pour les parents de financer eux-mêmes les études de leurs enfants. Ainsi, seulement deux enfants sur cinq vont à l’école au Niger. Les régions rurales, où les écoles sont parfois carrément inexistantes, sont les plus défavorisées.

Enseignement à vau-l’eau

La réforme de la fonction d’enseignant a vu la qualité de l’enseignement dégringoler depuis dix ans. Le cycle de formation des écoles normales (écoles de formation d’instituteurs) a été coupé de moitié. Les « volontaires de l’éducation », des contractuels sous-payés, sont venus remplacer les professeurs. « Près de 60 % des enseignants n’ont pas reçu de formation adéquate. Ce sont des jeunes au chômage qui se tournent vers l’enseignement. Ils ne le font pas par vocation mais par nécessité, regrette M. Kassoum. Avec de tels professeurs, les enfants se retrouvent incapables d’écrire leur propre nom après six ans d’école. »

Mal formés, mal payés, abandonnés à eux-mêmes, les enseignants sont exposés à toutes sortes de pressions. La fraude aux examens prend de plus en plus d’ampleur. Tout cela a pour conséquence de dévaloriser le diplôme, que les plus riches peuvent désormais « acheter ».

« La nouvelle politique de passage automatique au secondaire est une manœuvre du gouvernement pour cacher la triste réalité de l’état du système. Il fait passer tous les élèves, y compris ceux qui ne savent même pas lire leur nom. Arrivés au secondaire, tous sont condamnés à échouer », dénonce le militant.

L’université en faillite

Les mesures d’austérité du gouvernement ont aussi eu leur effet sur les cycles universitaires. L’enveloppe budgétaire de l’État ne suffit pas à faire fonctionner l’Université de Niamey, la seule du pays. Les bourses d’études, diminuées à 50 dollars par mois et payées de façon irrégulière, n’augmentent pas avec le nombre d’étudiants. Les frais d’inscription ont doublé, et aucune bourse ou subvention de recherche n’est octroyée. « L’université est devenue un milieu carcéral. Vous avez 20 étudiants par chambre, 1 000 couverts pour nourrir 3 000 élèves, trois autobus pour l’ensemble de la population estudiantine », précise M. Kassoum.

Dans les années 1990, les étudiants étaient à l’avant-garde des luttes sociales et des revendications démocratiques. Ces luttes ont porté fruit, et le Niger est passé d’un régime militaire à une période de décrispation qui a ouvert la voie à la Conférence nationale souveraine de 1991, amorçant la démocratisation du pays.

Aujourd’hui, l’appauvrissement du système d’éducation a pour corollaire l’affaiblissement du mouvement étudiant, pierre de touche de toutes les luttes sociales au pays. « C’est mortel pour la jeunesse. Mortel pour le Niger », juge M. Kassoum.

« En réalité, il n’y a pas d’école au Niger. Voilà pourquoi le Collectif a engagé un vaste mouvement national pour défendre notre école. On ne peut pas diriger le pays sur un tissu de mensonges. La pauvreté et la précarité de la vie au Niger sont telles que les populations vont lentement, mais sûrement se soulever », conclut-il.

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