Journal des Alternatives

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Vers quel Forum social mondial ?

Entrevue avec Walden Bello

31 janvier 2008

Une journée de mobilisation et d’action a donné lieu, le 26 janvier, à des célébrations dans tous les continents. Elle remplace cette année la tenue d’une grande réunion unique du Forum social mondial (FSM). À Montréal, une grande marche de solidarité s’est déroulée dans le centre-ville ; au Brésil, un carnaval a égayé les rues de Belem ; des visites guidées « alternatives » ont été organisées à Bruxelles ; des débats ont eu lieu à Kinshasa en RDC ; des dizaines d’autres activités ont été organisées ailleurs, aux États-Unis, au Japon, en Espagne... Bref, beaucoup d’action !

À l’occasion de cette journée, l’Inter Press Service (IPS) a interviewé Walden Bello, récipiendaire en 2003 du Right Livelihood Award (aussi connu comme étant « le prix Nobel alternatif ») et directeur du réseau Focus on the Global South.

IPS : Comment voyez-vous cette journée mondiale de mobilisation et d’action lancée par le Forum social mondial ?

WB : Je crois que cette journée de mobilisation est une bonne idée. Il s’agit d’un premier pas pour que le Forum social mondial (FSM) passe d’un simple forum de discussion à un lieu d’action. Cela va pousser les citoyens à s’intéresser aux enjeux et à se mobiliser pour atteindre leurs objectifs. Avec des manifestations locales partout sur la planète, les mouvements sociaux du FSM dévoilent leurs caractéristiques transnationales et leurs capacités à briser les frontières, ce qui constitue une de leur plus grande force.

IPS : Vous avez suggéré que le FSM prenne une forme nouvelle. Comment voyez-vous l’avenir du FSM ?

WB : Prendre position sur des dossiers-clés comme les agressions américaines au Moyen-Orient, l’oppression israélienne du peuple palestinien et l’impact négatif du néolibéralisme est crucial pour que le FSM demeure vigoureux et pertinent. Refuser de prendre position parce que certaines personnes risquent d’abandonner constitue la meilleure façon de marginaliser le mouvement. Les mouvements qui avancent et qui croissent sont ceux qui n’ont pas peur de se prononcer sur les grandes questions de notre époque. Je ne parle pas de prendre parti sur mille sujets, mais sur des questions centrales, environ six ou sept. L’appui aux questions qui favorisent la justice, l’égalité et la démocratie devrait être vu comme une vertu, pas comme une position qui doit être cachée.

IPS : Quel est le meilleur équilibre entre l’action politique dans les partis politiques et celle au sein de mouvements sociaux ?

WB : Les partis politiques demeurent d’importants véhicules de changements politiques. Toutefois, les mouvements sociaux devraient considérer les partis comme un outil de transformation, tout en ayant recours à d’autres groupes ou institutions, comme les syndicats et les ONG, pour faire avancer leur cause. L’approche des partis léninistes qui subordonnent la société civile à un seul objectif - prendre le pouvoir - est obsolète et dysfonctionnelle. Une transformation doit avoir lieu sur différents fronts. Les mouvements sociaux doivent faire pression pour institutionnaliser certains mécanismes, comme créer des assemblées de mouvements sociaux, qui surveilleront la bureaucratie, le parlement et d’autres organes politiques. La société civile doit servir de contrepoids à l’État et au secteur privé. La société civile est un acteur-clé pour relancer la révolution démocratique, qui s’est fossilisée dans l’électoralisme au Nord comme au Sud.

IPS : Depuis le premier FSM, l’Amérique latine a effectué un impressionnant virage à gauche. Comment ces changements sont-ils liés au FSM ? Pensez-vous que ce processus va engendrer des transformations significatives ?

WB : Je pense que le FSM est le fruit du développement en Amérique latine de mouvements sociaux qui, comme au Brésil, ont ébranlé les institutions traditionnelles de représentation politique. Le Parti des travailleurs du Brésil était, à l’origine, une créature hybride énergique, mi-parti politique, mi-mouvement social. Il a alors réussi à susciter l’enthousiasme et la confiance des masses. Puis, le parti s’est « professionnalisé » et il a commencé à attirer les classes moyennes qui voulaient seulement des transformations limitées. Et durant la présidence de Lula, l’État et l’ancien régime ont finalement mis la main sur le Parti des travailleurs.

En même temps, au Venezuela, une relation charismatique entre un président populiste et les pauvres urbains s’est métamorphosée en moteur de changement dans un pays où les mouvements sociaux étaient faibles. Par la suite, en Bolivie et en Équateur, des mouvements sociaux avec de fortes bases chez les peuples autochtones ont pris le pouvoir par les urnes, et contrairement au Brésil, ils ont entrepris leur modification de l’État.

IPS : Comment ces développements se reflètent-ils au sein du FSM ?

Tous ces développements ont rejailli au sein du FSM qui, rappelons-le, est né dans cette région. Comme en Amérique latine, il existe deux tendances politiques. La première se rapproche de la sociale-démocratie et l’autre s’identifie davantage au modèle vénézuelien et bolivien.

Ce qui est important, c’est que le FSM et ses mouvements associés restent indépendants des gouvernements et des partis. Ils doivent donc conserver leur capacité de critiquer les gouvernements qui font trop de place aux États-Unis et au néolibéralisme, comme ce fut le cas de Lula au Brésil, tout en fournissant un appui essentiel au Venezuela et à la Bolivie.

Ils doivent être en mesure d’exprimer un appui généralisé pour des initiatives comme l’Alternative bolivarienne pour les Amériques [NDLR : organisation politique, sociale et économique pour promouvoir la coopération dans ces domaines des pays de l’Amérique latine], tout en critiquant certains aspects plus controversés du projet.