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Venezuela : Guaidó s’est fait piéger – la Maison-Blanche parle de guerre

Moon of Alabama, 2 mai 2019

Résumé des événements de ces dernières 48 heures au Venezuela, après la micro-tentative de coup d’Etat, mardi à Caracas, de Juan Guaidó accompagné de son mentor politique Leopoldo López et de quelques déserteurs de l’armée et du renseignement (en tout, entre 20 et 70 hommes selon les différentes sources). Comment ont-ils pu croire qu’ils allaient prendre le contrôle du pays avec une force aussi réduite ?

Explication.

Paru sur Moon of Alabama sous le titre Venezuela – Guaidó Got Snookered – White House Starts Beating War Drums. Traduit par Entelekheia

L‘échec de la tentative de coup d’État d’hier au Venezuela a considérablement nui à la réputation internationale de l’administration Trump. Elle a discrédité ses clients vénézuéliens, Juan Guaidó et Leopoldo López. Après avoir admis que leur plan de « changement de régime » avait échoué (encore une fois), la Maison-Blanche a commencé à menacer le Venezuela d’une guerre.

Ce n’était pas ainsi que les choses devaient se passer :

« L’administration Trump, qui soutient Guaidó depuis qu’il a contesté pour la première fois l’autorité de Maduro il y a plus de trois mois, pensait clairement que la journée allait se dérouler différemment. »

Il n’y a pas d’explication officielle sur la raison pour laquelle l’administration Trump croyait que la minable tentative de coup d’État de Juan Guaidó et de son mentor Leopoldo López allait marcher.

Certaines choses indiquent cependant que le gouvernement du président Nicolas Maduro a tendu un piège à Guaidó. Plusieurs personnes haut placées dans le gouvernement vénézuélien ont fait de fausses promesses en assurant qu’elles se joindraient au camp des Américains. Elles ont appâté Guaidó pour qu’il lance un coup d’État voué à l’échec.

Selon une synthèse du Washington Post, tout le monde s’attendait à ce que des personnes importantes changent de camp :

« Le chaos qui régnait à Caracas indiquait que, même si un plan était en cours d’exécution, il ne s’était peut-être pas déroulé comme prévu.

Les annonces faites par les hauts responsables de Maduro selon lesquelles ils changeaient de camp ne se sont pas concrétisées, et l’administration Trump a semblé de plus en plus préoccupée, à mesure qu’elle débattait des prochaines étapes.

Tôt mardi, Bolton avait dit aux journalistes que Trump surveillait les développements politiques au Venezuela « minute par minute ». Bolton a également exercé une pression publique inhabituelle sur les fonctionnaires du gouvernement vénézuélien pour qu’ils renoncent à Maduro et rejoignent l’opposition politique.

« C’est un moment très délicat », a dit Bolton. « Le président veut voir un transfert pacifique du pouvoir », a-t-il ajouté, ajoutant qu’il serait possible si suffisamment de militaires et de membres du gouvernement changeaient d’allégeance.

Dans une tentative apparente de diviser le gouvernement de Maduro, M. Bolton a déclaré que de hauts responsables, y compris le ministre de la Défense Vladimir Padrino López, avaient eu des entretiens secrets avec M. Guaidó, et il leur a demandé de « tenir leurs engagements » et d’aider à renverser Maduro.

Bolton a appelé par leur nom trois fonctionnaires au Venezuela – le ministre de la Défense, le principal juge de la Cour suprême et le commandant de la garde présidentielle – pour leur demander de soutenir la prise de pouvoir de Guaidó.

Un haut responsable latino-américain a déclaré que des pourparlers de l’opposition avec Padrino et les deux autres avaient été en cours pendant « les dernières semaines » et qu’on leur avait promis de maintenir leur position actuelle s’ils se prononçaient publiquement en faveur de « l’ordre constitutionnel » qui permettrait à Guaidó de prendre le pouvoir. Le responsable, qui a parlé sous condition d’anonymat de l’évolution rapide et confuse de la situation, a déclaré que les personnes impliquées dans les négociations n’avaient pas d’explication claire de ce qui s’est passé, …

Elliott Abrams, l’envoyé spécial du gouvernement pour le Venezuela, a déclaré mardi à la presse que les États-Unis s’attendaient à ce que Padrino, ainsi que le chef de la Cour suprême nommé par Maduro et le chef de la garde nationale, déclarent leur soutien à la Constitution vénézuélienne, sinon nécessairement à Guaidó lui-même.

Il a déclaré que des personnalités de l’opposition avaient eu des discussions avec ces trois influents responsables du gouvernement de Maduro en amont des manifestations prévues.

Carlos Vecchio, ambassadeur de Guaidó aux États-Unis, a également déclaré lundi que les dirigeants de l’opposition avaient eu « des conversations avec une partie du cercle intérieur de Maduro » et qu’ils « savent que le gouvernement Maduro ne va nulle part. Que Maduro, c’est le passé… et c’est pourquoi ils veulent un avenir différent pour le Venezuela. »

Tout le monde à Washington croyait que des personnalités importantes du gouvernement vénézuélien allaient changer de camp. Ils ne l’ont pas fait. Vladimir Padrino a rejetéle coup d’État dans l’heure qui a suivi son annoncepar Guaidó. Il semble que le camp de Guaidó ait été manipulé par le ministre vénézuélien de la Défense et plusieurs autres officiels et officiers. Ils semblent avoir promis de soutenir Guaidó uniquement pour l’inciter à entreprendre des démarches embarrassantes pour lui.

Un article de McClatchy intitulé « What went wrong ? » (« Qu’est-ce qui est allé de travers ? ») semble confirmer cette interprétation :

Peu de temps après que Guaidó eut prononcé son discours, avant l’aube, devant la base aérienne de Carlota à Caracas, des rumeurs ont couru selon lesquelles le chef d’état-major des forces armées Jose Ornelias et le puissant commandant Jesús Suárez Chourio étaient derrière le soulèvement militaire. Mais tout aussi rapidement, les deux hommes se sont joints à une liste croissante d’officiels qui juraient fidélité à Maduro.

«  Le fait que des responsables militaires qui doivent leur carrière et leur gagne-pain à Maduro et au Parti socialiste unifié du Venezuela ne l’aient pas abandonné n’aurait pas dû être une surprise, a déclaré un ancien diplomate américain à Washington, qui n’acceptait de parler que du contexte.

Il a dit qu’il était au courant des plans de Guaidó d’en appeler à un soulèvement depuis au moins 10 jours.

« Si je le savais, alors tout le monde le savait », a-t-il dit. « Le régime [Maduro] l’avait vu venir et s’était préparé. Le régime savait probablement que des membres du gouvernement parlaient à l’opposition et l’ont probablement même approuvé. » »

L’échec total du coup d’État est évident quand on regarde ce qui est arrivé à Leopoldo López, le mentor de Juan Guaidó. Il était assigné à résidence pour avoir dirigé les manifestations violentes et les émeutes meurtrières de 2014. Hier matin, les gardes l’ont laissé partir. Bien que les circonstances ne soient pas claires, le chef de la police responsable des gardes a été congédié. López a promis à ses partisans qu’il se rendrait au Palais présidentiel de Miraflores, mais il n’a même pas pu quitter l’est de Caracas. Hier soir, López s’est réfugié dans l’ambassade du Chili avec sa femme et sa fille. Ils n’ont pas eu l’air d’aimer les aménagements. Deux heures plus tard, ils ont emménagé dans l’ambassade d’Espagne. Bien que la nourriture de l’ambassade soit bonne, ce sera une vie bien différente de celle qu’ils menaient dans le confort de leur manoir. Quelques-uns des soldats qui soutenaient Guaidó se sont réfugiés dans l’ambassade du Brésil. Guaidó est toujours libre.

McClatchy s’est également penché sur les conséquences de l’échec du coup d’État :
« La décision de Guaidó est aussi un pari très précaire », a écrit [Risa Grais-Targow, une analyste de l’Eurasia Group]. « Si Maduro parvient à réprimer la rébellion, il enverra un signal fort selon lequel il bénéficie toujours d’un soutien militaire important, ce qui démotivera probablement l’opposition. »

Guaidó a pris un risque en annonçant qu’un soutien militaire lui était acquis, a déclaré M. Brian Fonseca [un ex-marine et analyste du renseignement de l’U.S. Southern Command expert du Venezuela, aujourd’hui directeur du Jack D. Gordon Institute for Public Policy de l’université internationale de Floride], et si l’armée ne le soutient pas, cela pourrait le handicaper. « Si le mouvement d’aujourd’hui tombe à plat, qu’est-ce que cela signifiera pour la crédibilité du mouvement Guaidó ? »

Guaidó et ses partisans de l’administration Trump ont été amenés à croire que certains éléments importants du gouvernement Maduro et de l’armée allaient se retourner contre Maduro. Ils ont lancé une tentative de coup d’État qui a échoué en quelques heures, car personne n’a changé de camp. Toutes leurs fanfaronnades sont maintenant dégonflées. Guaidó a perdu sa crédibilité. Washington le soutient peut-être encore, mais à Caracas, il n’y a probablement plus personne qui croit en lui.

Bolton, Pompeo, Abrams et bien sûr Donald Trump se sont avérés des bouffons qui, malgré leurs positions de premier plan, ne savent même pas organiser un simple coup d’État. Ils ont publiquement soutenu par des douzaines de tweets et d’interviews ce qui s’est avéré une mauvaise pièce de théâtre amateur. Le corps diplomatique rira de cet épisode pendant toute la prochaine décennie.

Comme le remarque le Saker :

L’Empire ne fait que paraître fort. En réalité, il est faible, perdu, sans repères et surtout, dirigé par une triste bande de voyous incompétents qui pensent qu’ils peuvent intimider et soumettre tout le monde, même s’ils n’ont pas gagné une seule guerre importante depuis 1945. Leur incapacité à briser la volonté du peuple vénézuélien n’est que le dernier symptôme de cette stupéfiante faiblesse.

Lorsqu’il est devenu évident que la tentative de coup d’État avait échoué, la Maison-Blanche a commencé à en rejeter la faute sur d’autres. Elle a affirmé que la Russie avait dissuadé Maduro de fuir le pays. Elle a déclaré que Cuba, qui compte 20 000 médecins mais aucun soldatau Venezuela, contrôlait l’armée vénézuélienne et avait empêché son soulèvement. Elle commence maintenant à parler de guerre.

Ayant perdu la face, l’administration Trump s’est mise à user d’une rhétorique belliqueuse :

«  Washington est ouverte à une « action militaire » pour faire face à la crise vénézuélienne, a annoncé le secrétaire d’État Mike Pompeo. Pour adoucir la brutalité de sa rhétorique, il a dit qu’une option pacifique est toutefois préférable.

« Si la question est de savoir si les États-Unis sont prêts à envisager une action militaire si c’est ce qu’il faut pour rétablir la démocratie au Venezuela, le président [américain] a été cohérent et sans ambiguïté à ce sujet : l’option d’utiliser la force militaire est sur la table si c’est ce qui s’avère finalement nécessaire », a dit Pompeo dans une interview à Fox News. »

L’administration Trump a également lancé ce que l’on peut considérer comme une guerre psychologique :
« 
La Federal Aviation Administration (FAA) des États-Unis a émis mardi soir un ordre interdisant aux exploitants aériens américains de voler au-dessous de 26 000 pieds dans l’espace aérien du Venezuela jusqu’à nouvel ordre, en citant « une instabilité politique et des tensions croissantes ».

L’avis de la FAA stipulait que tout exploitant aérien actuellement au Venezuela, y compris les jets privés, devaient partir dans les 48 heures.

En mars, American Airlines Group Inc a déclaré qu’elle suspendait indéfiniment ses vols à destination du Venezuela, car le pays continuait d’être aux prises avec des troubles politiques.
 »

Plusieurs autres compagnies aériennes ont également annulé leurs vols :

« La compagnie aérienne espagnole Air Europa annonce que les vols pour Caracas de mercredi ont été annulés. Les vols des 10 prochains jours pourraient également être affectés en raison des « derniers développements » au Venezuela.

L’agence de voyage Molina Viajes, basée à Caracas, indique que les vols à destination et en provenance de Miami ont été suspendus mercredi.

La compagnie aérienne Estelar annonce que son vol du mercredi de Buenos Aires, en Argentine, à destination de Caracas a été annulé. Toutefois, elle indique que ses vols à destination et en provenance du Pérou et du Chili sont en service. »

De tels ordres de la FAA ne sont donnés que pour les pays où une guerre aérienne active est en cours et où des armes de défense aérienne sont susceptibles d’être tirées. Pour l’instant, personne ne croit que les États-Unis vont lancer des missiles de croisière ou des bombes sur le Venezuela. Ce ne serait en aucun cas justifié.

Mais que pourraient-ils faire si un « massacre » se produisait au Venezuela ? Si des centaines de partisans de Guaidó étaient abattus par des mitrailleuses lors d’une opération sous faux drapeau, les États-Unis accuseraient sûrement le gouvernement Maduro. Avec les médias américains et le Parti démocrate pleinement en accord avec la stratégie de changement de régime de la Maison-Blanche, il y aurait peu de résistance à l’usage de la force. Un bombardement « humanitaire » contre des cibles du gouvernement vénézuélien, principalement ses défenses aériennes, pourrait alors être considéré comme la bonne réponse. [Le directeur du think tank du vétéran de la politique américaine Ron Paul considère aussi qu’au stade actuel, Guaidó serait plus utile aux USA mort que vivant, et qu’il est donc en grand danger d’être sacrifié dans une opération sous faux drapeau qui fournirait le prétexte à une invasion américaine « humanitaire », NdT]

Voici un autre signe inquiétant que quelque chose se passe :

Le secrétaire américain à la Défense par intérim, Patrick Shanahan, a annulé un voyage en Europe qui devait commencer le mercredi 1er mai, afin de « coordonner plus efficacement » avec les autres branches du gouvernement la situation au Venezuela et la mission de l’armée à la frontière avec le Mexique.

« Le secrétaire Shanahan ne se rendra plus en Europe, car il a décidé que rester à Washington DC lui permettra de coordonner plus efficacement la situation au Venezuela avec le Conseil de sécurité nationale (NSC) de la Maison-Blanche et le Département d’État, » a déclaré le Pentagone dans un communiqué.

Shanahan avait prévu de se rendre en Allemagne, en Belgique et au Royaume-Uni au cours de son voyage en Europe.

Un autre signe qu’il se passe quelque chose a été un appel téléphonique (russe, traduction automatique), mercredi, entre le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le secrétaire d’État Mike Pompeo :

«  Le 1er mai, à l’initiative des États-Unis, une conversation téléphonique a eu lieu entre le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov, et le Secrétaire d’État américain, Mike Pompeo.

L’accent a été mis sur la situation au Venezuela où à la veille, l’opposition, avec l’appui clair des États-Unis, a tenté de prendre le pouvoir. Il a été souligné du côté russe que l’ingérence de Washington dans les affaires intérieures d’un État souverain, la menace contre son gouvernement est en violation flagrante du droit international. Il est indiqué que la poursuite de mesures agressives serait lourde des plus graves conséquences. Seul le peuple vénézuélien a le droit de décider de son destin, et cela exige le dialogue de toutes les forces politiques du pays, ce que son gouvernement demande depuis longtemps. Une influence extérieure destructrice, surtout si elle est imposée de force, n’a rien à voir avec un processus démocratique. »

Les généraux du Pentagone ne vont pas du tout aimer cette escalade verbale. Ils examineront leurs cartes et découvriront que le Venezuela est deux fois plus grand que l’Irak et 30% plus grand que l’Afghanistan. Il compte des jungles, des montagnes et des bidonvilles impénétrables, où même les troupes vénézuéliennes n’osent pas s’aventurer. Il dispose d’une armée opérationnelle et d’une défense aérienne tout à fait correcte, et récemment modernisée par des spécialistes russes.

Il n’est pas dit que Trump veuille lancer une guerre contre le Venezuela. Il sait probablement qu’il ne s’agirait pas d’une promenade de santé, et que ce serait un risque grave pour sa réélection. Mais qui sait ce que Bolton ou Pompeo pourraient lui dire pour avoir gain de cause ? Ils viennent de se faire piéger par le gouvernement Maduro. Pourquoi ne chercheraient-ils pas à piéger Trump ?