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Unity of Negombo Citizens : la solidarité à la suite des attentats du Sri Lanka

Florie Dumas-Kemp, 24 mai 2019

Le 21 avril dernier, aux petites heures du matin, nous sommes arrivées à Negombo, au Sri Lanka, Jenny Doucet-Murray et moi, pour commencer un stage dans le cadre du Programme de stages internationaux pour les jeunes (PSIJ). Vers 8h45 ce matin-là, des attentats quasi simultanés avaient lieu, en pleine messe de Pâques, dans trois églises chrétiennes du Sri Lanka, dont l’église Saint-Sébastien à Negombo. Trois hôtels de luxe ont également été ciblés. Aujourd’hui, le bilan s’élève à près de 260 personnes assassinées ainsi qu’à au moins 500 blessées. Les attaques du 21 avril 2019 sont les plus meurtrières depuis la fin d’une guerre civile de 26 ans qui a ravagé le pays jusqu’en 2009.

À la suite des attentats, des centaines de réfugié·es établi·es au Sri Lanka depuis quelques années, ont été chassé·es de leurs domiciles et vivent présentement dans des conditions inhumaines dans des postes de police ou des mosquées, toujours sans savoir ce qu’il adviendra de leur situation et de leurs droits. Dans la semaine du 12 mai, des centaines de mosquées, commerces et maisons musulmanes furent attaquées impunément un peu partout au pays, parfois sous l’oeil de la police et de l’armée. Un homme musulman a perdu la vie après avoir été attaqué dans son commerce le 14 mai dernier.

Nous étions censées être stagiaires pendant 6 mois chez NAFSO : National Fisheries Solidarity Movement, un partenaire d’Alternatives depuis quelques années. Mais étant donné la situation, nous ne sommes restées que très peu de jours sur place. Nous avons tout de même eu le grand privilège de rencontrer les militant·es de cette organisation de défense de pêcheurs et pêcheuses.

Dans ce texte, il sera question des impacts de cette tragédie à Negombo et du travail de NAFSO dans ce contexte, comme la création de la coalition Unity of Negombo Citizens. La priorité était d’assurer un travail « vers la paix, l’harmonie ethnique et la réconciliation  », m’explique Herman Kumara, coordonnateur de NAFSO.

Le symbole de Negombo

Au lendemain des attaques, dans les rues, la présence militaire et policière donnait un nouveau ton à la ville paisible et touristique de Negombo. On pouvait voir les habitant·es commencer à ériger des bannières en hommage aux victimes de la tragédie. Les visages qui étaient affichés étaient nombreux et de tous les âges. Des drapeaux blancs commençaient également à apparaître un peu partout dans la ville, à chaque maison, chaque commerce.

Ce midi-là, nous avons mangé avec Suba, une militante de NAFSO. Elle n’avait pas très faim et avait eu de la difficulté à dormir. Le restaurant où nous étions avait l’habitude d’être bondé, mais était alors vide. Préoccupée, elle nous a raconté ce que représentait sa ville pour elle.

Elle nous a dit comment Negombo est une ville majoritairement chrétienne, mais au sein de laquelle les communautés ethniques (cinghalaise, majoritaire, et tamoule, minoritaire) vivent de façon harmonieuse. L’église Saint-Sébastien détient également une forte charge symbolique car elle est souvent fréquentée par des Sri-Lankais·es de toutes confessions religieuses. Chaque année, en janvier a lieu le Feast of St. Sebastian dans les églises de la ville. C’est un grand festival qui célèbre ce Saint associé à plusieurs miracles concernant des épidémies et maladies. Comme nous le disait Suba, des Sri-Lankais·es de partout au pays, et pas que des chrétien·nes, participent à ces cérémonies.

Ce symbole fort d’harmonie et de coexistence a été violemment attaqué. Au dîner, Suba nous a confié que des familles réfugiées pakistanaises se faisaient déjà harceler, perçues comme musulmanes et responsables des attentats. Pourtant, parmi ces familles, certaines étaient même chrétiennes et avaient dû fuir leur pays étant donné la persécution religieuse qu’elles y vivaient. Puis, on s’est empressées de manger pour retourner rapidement aux bureaux de NAFSO, où une importante réunion de la société civile avait lieu pour réagir à la situation.

Création de Unity of Negombo Citizens

Lors de cette réunion post-attentats, une des priorités de NAFSO était que la sécurité pour tous et toutes soit renforcée et d’éviter que des tensions violentes ne prennent forme. « Étant donné que Negombo était la ville la plus touchée par les attentats, tout incident mineur pourrait déclencher un désastre majeur », explique M. Kumara. En formant Unity of Negombo Citizens, les communautés affectées peuvent dialoguer et se coordonner. « Les leaders religieux musulmans et chrétiens se sont assis ensemble pour discuter de la situation et des mesures préventives permettant d’assurer le calme et une paix durable ».


24 avril 2019, Continuation du dialogue interreligieux chez NAFSO. Photo : Florie Dumas-Kemp

Une attention particulière a été portée sur la protection de la communauté musulmane (une minorité religieuse comme la communauté chrétienne) par crainte qu’elle soit maintenant la cible d’attaques haineuses. Ainsi, lors des cérémonies funéraires à Negombo, les membres de la coalition ont distribué un tract qui appelait à éviter toutes nouvelles violences. Le tract faisait référence au Juillet noir de 1983 et appelait à ce que ça ne se reproduise plus jamais. En juillet 1983, des pogroms anti-tamouls ont eu lieu et ont fait des centaines de morts, voire des milliers. Ces émeutes sont considérées comme le point de départ de la guerre civile opposant les Tigres tamouls et l’armée sri-lankaise. Il faut également noter qu’en mars 2018, des violences anti-musulmanes ont également éclaté dans certaines régions du Sri Lanka.

Aujourd’hui, le travail pour protéger la communauté musulmane se poursuit. Les militant·es de NAFSO font de l’affichage pour le vivre-ensemble et la paix dans la ville depuis le 14 mai. Grâce au dialogue interreligieux initié chez NAFSO, on s’assure de répertorier et dénoncer rapidement les attaques et les menaces contre les musulman·es. NAFSO travaille à documenter et transmettre les cas à la Commission des droits humains du Sri Lanka pour éviter la résurgence de « violations des droits humains envers les musulman·es », avance M. Kumara.


15 mai 2019 : Campagne d’affichage à Negombo, par NAFSO et Unity of Negombo Citizens. Sur les affiches : « No more violence please ! Don’t destroy the great example by the Negombo communities at this difficult hour ! » Photo : NAFSO

Comme me l’explique Herman Kumara, peu de mesures ont été prises par les autorités sri-lankaises pour éviter les violences anti-musulmanes. « On peut même voir des militaires ou des policiers garder leurs fusils pointés vers le sol lorsque des foules s’attaquent à des musulman·es innocent·es  ». Malgré les efforts de la société civile et des leaders religieux, des attaques ont tout de même eu lieu dans plusieurs endroits du pays. « Le gouvernement sri-lankais devrait prendre des mesures pour prévenir de nouvelles violences », ajoute-t-il.

En soutien aux réfugié·es

Le travail de NAFSO s’est aussi dirigé vers une autre situation d’urgence, celle des quelques 1600 réfugié·es établi·es à Negombo. « Après les attaques de Pâques, les propriétaires ont évincé les réfugié·es de leurs maisons, sous les pressions des voisin·es. Près de 1200 personnes ont ainsi été chassées, sans aucun endroit où aller », raconte Herman Kumara. Ces réfugié·es sont originaires du Pakistan, de l’Afghanistan, du Yémen, de l’Iran, du Cachemire et vivent présentement dans des conditions inadéquates à Negombo et ses environs, dans des postes de police ou des mosquées.


Habitations temporaires pour les réfugié·es. Photo : NAFSO

L’Agence des Nations Unies pour les réfugiés est « l’organisation principale en charge de leur situation et de leurs besoins de base », précise M. Kumara. Il y a eu plusieurs tentatives de les relocaliser dans le pays, mais elles ont dû avorter, car des voisin·es protestaient contre leur venue dans leurs quartiers. NAFSO travaille présentement en collaboration avec l’Agence pour « une relocalisation plus sécuritaire au Nord du pays ».

À cet effet, NAFSO revendique que les réfugié·es soient relocalisé·es dans un « lieu sécuritaire  » où ils·elles pourront vivre dans la dignité jusqu’à ce qu’ils·elles puissent être envoyé·es dans un nouveau pays d’accueil. NAFSO exige également que ces réfugié·es et demandeurs et demandeuses d’asile « ne soient pas déporté·es dans leur pays d’origine où leurs vies seraient en danger », souligne M. Kumara. Finalement, NAFSO demande qu’un soutien supplémentaire soit apporté aux personnes dont les demandes de visas seraient refusées.

Militer sous l’état d’urgence


Infographie sur la situation des réfugié·es au Sri Lanka, par Sri Lanka Campaign for Peace and Justice

L’état d’urgence, sous lequel les autorités peuvent arrêter et détenir sans mandat toute personne, a été instauré par le gouvernement, ce qui provoque l’inquiétude des organisations de la société civile, comme NAFSO. « C’est une situation terrible  », avance M. Kumara. L’état d’urgence était en place tout au long de la guerre civile, et à cette période, « les gens avaient très peur de réclamer leurs droits ». Le gouvernement a tenté d’interdire les rassemblements du premier mai cette année, invoquant l’état d’urgence, mais ce fut en vain. Dans ce contexte tragique et complexe, marqué par la douleur, la terreur, le deuil et teinté par un discours globalisé islamophobe, le travail fait par NAFSO et d’autres organisations sri-lankaises est essentiel et nous montre la voie de la solidarité et du vivre-ensemble. Ici ou ailleurs, nous devons continuer la lutte contre la haine, l’islamophobie et la xénophobie.

Pour aller plus loin :

Suivre NAFSO sur les réseaux sociaux et le web :

NAFSO Sri Lanka sur Facebook
Leur site web, avec plusieurs articles en anglais

Pour soutenir les réfugié·es et les musulman·es au Sri Lanka :

Envoyer une lettre aux élu·es canadien-nes : https://www.srilankacampaign.org/urgent-appeal-for-action-persecution-of-refugees-in-sri-lanka/

« Sri Lanka. Les réfugiés qui se trouvent dans une situation alarmante craignent pour leur sécurité »
Amnistie International

« Sri Lanka : Refugees Threatened, Attacked » Human Rights Watch : https://www.hrw.org/news/2019/04/29/sri-lanka-refugees-threatened-attacked

« Sri Lanka : Les autorités doivent protéger les musulmans des violences » Amnistie International : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2019/05/sri-lanka-authorities-must-protect-muslims-against-violence/


L’autrice, Florie Dumas-Kemp, est stagiaire PSIJ chez Alternatives.

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