Journal des Alternatives

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Une révolution pas tout à fait tranquille pour le Brésil

Pierre BEAUDET, 6 janvier 2003

Luis Inacio da Silva, mieux connu sous le nom de Lula, vient d inaugurer, en assumant la présidence du Brésil, une nouvelle ère pour ce pays de 178 millions d’habitants. Les défis sont gigantesques à tous les niveaux, social, économique, politique. A court terme de plus, le nouveau président doit s’assurer d’une majorité fonctionnelle au sein du Congrès où son parti, le Parti des travailleurs (PT), reste minoritaire, même si c’est le Parti qui détient le plus grand nombre de députés.

Un ouvrier au palais présidentiel

Lula de toute évidence n’appartient pas à cette élite politique qui gère le Brésil depuis toujours. Né dans un village du Nordeste (la région la plus pauvre du pays) il y a 55 ans, il est arrivé dans les banlieues industrielles de Sao Paulo dans les années 70. Il se fait alors connaître comme organisateur syndical à une époque où le syndicalisme était considéré comme une activité criminelle par la dictature militaire. Peu à peu cependant, ces luttes à la base ont créé un immense mouvement qui a finalement brisé la digue. En 1980 naissait le PT. Plus tard, Lula de même que d’autres personnalités lançaient le grand mouvement pour la démocratisation du pays qui allait aboutir en 1989. Pluraliste, non dogmatique, le PT a été un catalyseur plutôt qu’une avant-garde dans le sens traditionnel de la gauche, sachant rallier syndicalistes, écologistes, féministes, chrétiens progressistes, militants de la démocratie et des droits humains, paysans sans terre, et bien d’autres encore..

De la rue au pouvoir

En 1989, Lula obtenait près de 45% des votes au scrutin présidentiel lors de sa première tentative comme candidat du PT. Parallèlement, le parti conquérait plusieurs grandes villes (Sao Paulo, Recife, Bélem, Porto Alegre) ainsi que plusieurs États (l’équivalent de nos provinces). Dans cette gestion municipale, le PT a fait ses armes, en innovant et en démocratisant les institutions, comme à travers le budget participatif. Il s’agit d’une formule qui permet aux citoyens de décider sur les grandes priorités de développement (ce n’est pas juste une consultation). Battu deux autres fois lors de scrutins présidentiels, Lula a persévéré en pensant qu’une vague de fond pro-PT allait finir par faire la différence.

Un vaste mouvement social

Les avancées du PT ne peuvent pas s’expliquer en dehors de la construction d’un vaste mouvement social qui a réussi à recentrer le débat au Brésil sur les questions fondamentales de la pauvreté, de la démocratie, de la justice sociale. Dans toutes les régions du pays se sont organisés des dizaines de milliers de groupes de base, impulsés par les syndicats et le mouvement des sans terre (MST), notamment. Une véritable "toile" a été tissée regroupant des initiatives de toutes sortes pour organiser, éduquer, former des militants et des militantes qui sont devenus autant de références et de pôles d’organisation chacun dans leur milieu. Le PT se voit donc porteur non pas d’un projet politique à court terme mais d’une perspective de transformation à long terme,. Plus de 50 millions de Brésiliens vivent dans une misère absolue, ce qui veut dire qu’ils ne sont pas seulement pauvres, mais qu’ils ont faim. Ce sont en vaste majorité des sans terre dans un pays où les grands propriétaires terriens disposent de la majorité des terres fertiles, très souvent sous-utilisées pour des fins agricoles. Le MST qui organise ces "damnés de la terre" préconise une "réforme agraire" par en bas, en occupant les terres et en les transformant en coopératives agricoles. Pour ces raisons, Lula dès le lendemain de son élection a déclaré que la priorité des priorités de son gouvernement allait être la lutte contre la faim, "foame zero" en portugais.

Réparer les pots cassés

Beaucoup d’obstacles attendent le nouveau président et sa révolution pas-si-tranquille. Sous l’égide de l’ancienne administration néolibérale, la dette extérieure a doublé ($400 milliards). La monnaie brésilienne, le Real, est menacée par des assauts spéculatifs dans un marché financier que le gouvernement précédent avait eu la mauvaise idée de déréglementer. Plusieurs entreprises brésiliennes ne peuvent concurrencer les entreprises multinationales qui cherchent à les faire fermer ou à les avaler. Le FMI et les grands prêteurs d’argent ont averti Lula qu’il devrait respecter les engagements antérieurs et ne pas augmenter le déficit de l’État, ce qui veut dire ne pas augmenter les dépenses sociales. Sans cela, le FMI pourrait bloquer le prêt de $24 milliards de dollars consenti juste avant les élections.

Dans le merveilleux monde de la mondialisation

Le Brésil sous Lula devra également redéfinir les règles du jeu au niveau de l’intégration des Amériques, notamment face au projet de la création d’une zone de libre échange pour les Amériques (ZLEA). Lula n’est pas un nationaliste borné, il ne pense pas qu’il faut fermer les frontières. Mais les termes actuels de la ZLEA aboutiraient selon lui à une annexion économique. Reste à voir comment le nouveau Brésil avec des alliés en Amérique du Sud pourra faire changer d’idée les États-Unis et le Canada.


Cet article a été publié dans Le Devoir le 4 janvier 2003.