Une nuit brésilienne entre Luck Mervil et 100 000 altermondialistes

mercredi 23 février 2005, par France-Isabelle LANGLOIS

Il faisait 40 degrés Celsius, il y avait 100 000 personnes, il était minuit, ça ne faisait que commencer, et Luck Mervil et ses musiciens chantaient devant le public brésilien et étranger rassemblé pour le Forum social mondial (FSM). C’était le 26 janvier.

Porte-parole du Centre canadien d’étude et de coopération internationale (CECI) depuis un an, notamment pour Haïti, le chanteur québécois d’origine haïtienne a été invité à participer au concert d’ouverture du Forum social mondial (FSM). Le grand rassemblement altermondialiste en était à sa cinquième édition en janvier à Porto Alegre, au Brésil. Après une bifurcation par Mumbay en Inde en 2004, voilà que le FSM revenait dans la ville qui l’a vu naître et grandir. Difficile de quitter ses parents, ses origines, sa terre natale.
Juste avant la prestation de notre star québécoise, nul autre que l’un des plus populaires chanteurs brésiliens, le grand Gilberto Gil, aujourd’hui ministre de la Culture sous le gouvernement Lula, du parti des travailleurs (PT). Plus tard dans la soirée, nul autre que Manu Chao. Rien de moins pour le baptême latino-américain de Luck Mervil et de ses musiciens. « Chanter après Gilberto Gil, c’est chanter après Dieu », commentera par la suite l’artiste.

Un rendez-vous

Si le chanteur en était à sa première expérience au FSM, ce n’était pas le cas de tous les Québécois, qui ont toujours participé en grand nombre à l’événement. Ils étaient encore une fois très nombreux. Plus de 300. Pour plusieurs, c’est maintenant un rendez-vous annuel. Il y a deux ans, en 2003, la délégation québécoise n’avait pas lésiné sur les moyens pour marquer sa présence. C’est que la ministre des Relations internationales de l’époque, madame Louise Beaudouin, tenait à ce rendez-vous. Cette année, le contraste a été énorme. Pour Luck Mervil, la situation est inacceptable. Il ne comprend pas comment il se fait que le gouvernement libéral de Jean Charest puisse porter aussi peu de considération au FSM. Il est indigné de l’absence du gouvernement québécois.

Les États-Unis et le Canada ne sont plus des États, mais des entreprises soumises aux lois du marché, soutient la star québécoise. « C’est pourquoi je suis souverainiste », insiste l’artiste. Visiblement, Luck Mervil est heureux de son séjour au Brésil qu’il poursuit jusqu’au 25 février. « Je sais d’expérience que comme lors de n’importe quel festival ailleurs dans le monde, c’est une semaine qui n’est pas représentative de la vraie vie de la place. J’en profite pour prendre des vacances et découvrir l’endroit. Je veux comprendre ce pays, pourquoi il a voté socialiste, pourquoi le peuple a réussi à se faire entendre plus que chez nous. »

Turbulences brésiliennes

Comme plusieurs, le chanteur est totalement charmé par les Brésiliens et par l’expérience politique brésilienne. Mais cette année, après deux ans de mandat, à mi-chemin de parcours, le gouvernement Lula vit des heures difficiles, de hautes turbulences. Vivement contesté par la droite, il est aujourd’hui farouchement critiqué par une partie de la gauche, certains de ses électeurs, de ceux qui ont cru en lui. Ça ne va pas assez vite pour tout le monde. Des ministres du Parti des travailleurs (PT) ont démissionné, des membres ont quitté le parti pour en fonder un autre plus radical, le P-SOL, qui a bien profité de l’occasion pour se faire entendre tout au long des cinq jours qu’aura duré le FSM. Dans les ateliers et conférences, le ton était souvent acerbe, très dur. On craint fort que le PT ne se soit engagé sur une voie dangereusement néolibérale. Le 27 janvier, lorsque le président Lula s’est présenté devant une foule de plusieurs milliers de personnes au stade de Porto Alegre, les contestataires, qui s’étaient réunis aux alentours, étaient nombreux et bruyants.

Luck Mervil trouve cela fort regrettable. « Ces gens ne comprennent pas que Lula n’a pas le plein pouvoir et qu’il est obligé de faire des concessions », commente-t-il, un peu déçu. Il ajoute, ironique : « Nous, on est en train de se dire qu’on préfèrerait être brésiliens. » Bien sûr tout n’est pas rose au Brésil et le chanteur en est bien conscient. « Il y a encore beaucoup de racisme ici. Mais ils le savent qu’ils sont racistes, sur les affiches des campagnes contre le racisme, il est écrit “On est raciste” . »

Une inspiration

L’artiste québécois constate, ravi, que le Brésil « sur le plan extérieur, est en train de se positionner ». Il pense que cela peut être une véritable source d’inspiration pour d’autres pays : « Le changement n’est peut-être pas si loin que cela. » Faut que ça change argue le chanteur, déplorant la militarisation et la commercialisation à outrance de notre monde. La paupérisation croissante également. Comme beaucoup, il en a contre l’impérialisme des États-Unis, regrette la marginalisation des Nations unies et surtout le « silence du peuple ». « Le pouvoir du peuple c’est le nombre. C’est maintenant qu’il faut se fâcher, dans 100 ans ce sera trop tard. » Son affirmation le fait rire, cela a suscité une drôle d’image dans son esprit. « J’ai peut-être l’air d’un gars illuminé, mais il me semble que dans 500 ans, les archéologues vont nous regarder comme des cons. »

Porte ouverte vers le sud

À la suite de cette boutade, la discussion bifurque de nouveau sur cette chaude soirée du 26 janvier où il s’est présenté devant une foule en liesse. « Le public était assez spécial. Les Brésiliens aiment la musique, et ils aiment les mots aussi. Ils étaient très à l’écoute. Cent mille personnes en silence c’est très impressionnant, bien plus que 100 mille personnes qui gueulent. Après, je me suis promené dans la foule, et les gens me reconnaissaient et me disaient qu’ils était sans parole, sin palabra. Ça me fait plaisir d’autant plus que je chantais en créole. » L’expérience brésilienne au FSM de Luck Mervil aura peut-être été son tremplin vers le public latino-américain. L’affaire est à suivre.


Cette entrevue a été rendue possible grâce au soutien de l’ambassade canadienne au Brésil.

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Volume 11 - No. 06

Damas dans la mire

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles du même auteur

France-Isabelle LANGLOIS

Militante pour la vie

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles sur le même sujet

Brésil

Bolsonaro : quand l’exception devient la règle

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca