Journal des Alternatives

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Point de vue

Une guerre globale

Michel WARSCHAWSKI, 28 septembre 2006

Le premier ministre israélien vient d’annoncer la constitution d’une commission d’enquête indépendante sur la guerre au Liban. Ce faisant, il reconnaît le bien-fondé de l’exigence populaire d’une enquête sérieuse sur les causes de l’échec flagrant de l’opération militaire menée pendant 33 jours au Liban par l’armée israélienne. Pourtant, les 60,000 manifestants qui, à l’appel de divers groupes de réservistes, se retrouvaient la semaine dernière sur la place Rabin à Tel Aviv ne seront pas satisfaits : ils exigent, et avec eux la grande majorité des citoyens israéliens, une « commission d’enquête nationale » qui, contrairement à celle qui vient d’être mise en place par le gouvernement, a des prérogatives judiciaires, et peut demander des mesures concrètes, y compris la démission du premier ministre ou du chef d’état-major, voire, dans certains cas, leur inculpation. Une partie de bras de fer se déroule depuis la fin des hostilités entre l’opinion publique et le premier ministre qui essaye a tout prix d’empêcher une telle éventualité.

Car, malgré les tentatives pathétiques du chef d’état-major et récemment aussi de la Maison-Blanche de parler de succès, tout le monde sait que cette guerre a été un échec flagrant. Malgré les massacres et les destructions massives d’infrastructures, de villages entiers et de tout le sud de Beyrouth, aucun des objectifs fixes par l’état-major - et c’est l’état-major qui a mené la guerre, pas le gouvernement - n’a été atteint : les prisonniers de guerre n’ont pas été libérés, le Hezbollah n’a pas été détruit, ou au moins désarmé, sa capacité d’envoyer des roquettes sur le nord d’Israël n’a pas été véritablement atteinte, et la capacité de dissuasion de l’armée israélienne non seulement n’a pas été restaurée mais s’est trouvée, suite à la résistance aussi héroïque qu’efficace du Hezbollah, gravement affaiblie.

Un grand nettoyage et une remise en ordre s’imposent, à la fois dans l’appareil militaire et son système opérationnel, et dans la stratégie politique et la capacité de définir des objectifs précis a court et a moyen termes. Pourtant nombreux sont ceux qui, en particulier dans l’armée, voudraient un second round le plus rapidement possible, à la fois pour améliorer leur image de marque et pour redonner rapidement à Israël sa capacité de dissuasion. Le débat interne en Israël n’est pas sur l’opportunité ou non d’un second round, mais de déterminer quand le déclencher. Car ce second round est d’ores et déjà programmé. Pour deux raisons.

La première est précisément la nécessité pour Israël de réaffirmer sa suprématie militaire absolue dans la région et sa capacité d’être le gendarme impérial au Moyen-Orient. La seconde raison est que l’attaque du Liban, programmée de longue date même si très mal planifiée, n’est pas une opération isolée. Elle s’inscrit dans le projet américano-israélien d’un nouveau « grand Moyen-Orient », c’est-à-dire de sa recolonisation et mise sous tutelle états-unienne.

Cette recolonisation du Moyen Orient est une composante centrale dans la guerre sans fin et préventive programmée par les néoconservateurs américains et israéliens, et passe en premier lieu par l’éradication des « organisations islamistes », en particulier le Hamas et le Hezbollah, pour s’attaquer ensuite aux pays voyous que sont, dans la liste établie par ces mêmes néoconservateurs, la Syrie et l’Iran.

Éradiquer des organisations politiques de masse que sont le Hamas et le Hezbollah, cœur de la résistance dans leurs pays respectifs, nécessite un terrorisme d’État contre les peuples dans lesquels une partie importante de la population se reconnaît, pour des raisons diverses, dans ces mouvements ciblés comme terroristes. Si les Palestiniens ont élus le Hamas, si les Libanais ne se sont pas soulevés contre la résistance du Hezbollah, c’est donc que ces deux peuples sont en eux-mêmes des peuples terroristes qu’il est légitime de bombarder, d’affamer, de massacrer.

Voilà la logique de la guerre sans fin, et c’est contre cette guerre sans fin que nous devons tous nous mobiliser, car, comme guerre globale, comme guerre que d’aucuns voudraient voir comme une guerre de civilisations, elle nous concerne tous, directement.