Caucase

Une diplomatie en ruines

jeudi 28 août 2008, par Eric Walberg

La stratégie de Saakashvili est une réminiscence de la conquête israélienne de 1948 : en bombardant les civils il a apporté la preuve qu’il voulait conquérir l’Ossètie sans ses habitants ossètes. Chance pour les Ossètes, et à la différence des Palestiniens, ils disposaient d’un protecteur digne de confiance !

Les analogies entre le fiasco d’Ossètie et ses retombées avec des événements passés s’imposent avec force. Condoleezza Rice — bénit soit-elle — nous dit : « Nous ne sommes plus en 1968 et au temps de l’invasion de la Tchécoslovaquie. » James Townsend, un ancien responsable du Pentagone aujourd’hui au Conseil Atlantique, a fait une comparaison avec la situation en Hongrie en 1956. Dans les deux cas, les Russes étant les Russes. Le néocon Charles Krauthammer indique de son côté que la Géorgie a besoin « de l’équivalent du pont aérien de Berlin-Ouest ». Les petits états de la Baltique et la Pologne vont encore plus loin, disant qu’il s’agit d’un remake des invasions de leur territoire par Hitler et Staline, poussant la Pologne à donner rapidement son accord pour l’installation sur son sol de missiles américains (contre les Iraniens, bien évidemment).

Mais l’analogie la plus expressive est avec l’Irak et son invasion malheureuse du Koweit en 1990. Le Koweit avait en effet été une province administrée par Bagdad depuis des temps immémoriaux, ce qui fait que Saddam Hussein l’a tout naturellement convoité, comme Saakashvili l’a fait de l’Ossètie. Hussein était convaincu que les Etats-Unis lui avaient donné le feu vert après qu’il ait passé 10 années à combattre leur dernière bête noire, à savoir l’Iran, de la même façon qu’a pu être donné un semblable feu vert à Saakashvili pour envahir l’Ossètie. Même Townsend l’admet : « je pense qu’ils ont mal compris notre motivation et notre enthousiasme et ont pensé que nous allons être derrière eux en toute circonstance. » L’ambassadeur russe aux Nations Unies, Vitaly Churkin, l’a encore mieux exprimé : « Il est difficile d’imaginer que le président géorgien Mikheil Saakashvili se soit embarqué dans cette entreprise risquée sans une sorte d’approbation du côté des Etats-Unis. »

Si on pousse ces arguments jusqu’à leur conclusion logique, les Américains ont peut-être encouragé le président géorgien de façon à étudier la réaction du Kremlin et observer l’état de préparation des militaires russes. Une autre analogie possible avec la crise actuelle est l’occupation japonaise du Manchukuo [Manchourie] dans les années 30. Les Japonais ont fait une incursion au Nomonhan [frontière de Mongolie] pour examiner la réaction des Russes. Après que le Général Zhukov ait détruit les forces des attaquants, ils ont décidé de prendre leurs distances avec les Russes, en dépit des protestations d’Hitler.

La stratégie de Saakashvili est également une réminiscence de la conquête israélienne de 1948 : en bombardant les civils il apporte la preuve qu’il voulait conquérir l’Ossètie sans ses habitants ossètes. Dans cet objectif il a bombardé la capitale Tskhinvali, poussant la moitié de ses habitants à traverser les montagnes vers le côté russe. Chance pour les Ossètes, et à la différence des Palestiniens, ils disposaient d’un protecteur digne de confiance !

Les Géorgiens sont connus pour leur fort nationalisme, mais il n’est pas évident qu’ils s’alignent cette fois-ci derrière leur président va-t-en-guerre. L’ancien président géorgien Edouard Shevardnadze a déclaré que la Géorgie avait fait « une grave erreur » en envahissant l’Ossètie du sud. Ce Shevardnadze si avisé, qui est également un ancien ministre soviétique des affaires étrangères, a expliqué que la crise ne provoquera pas une nouvelle guerre froide, car « une nouvelle guerre froide a depuis longtemps été relancée par les Etats-Unis avec leur soi-disant bouclier de défense anti-missiles en République Tchèque et en Pologne. »

En faisant référence à l’incursion de la Russie en Géorgie, le Président George W Bush a déclaré qu’envahir un pays souverain qui ne représente aucune menace est « inacceptable au 21ème siècle ». John McCain a fait écho à cette déclaration : « Au 21ème siècle, aucune nation ne peut envahir d’autres nations, » comme si c’était avant tout une horrible erreur propre au 20ème siècle et comme si ces huit dernières années avaient les témoins d’une éclosion de la paix du monde. Le 21ème siècle a en réalité déjà vu un bon nombre de nations envahir d’autres nations mais les Etats-Unis et l’OTAN sont les principaux impliqués. Et étant donné les politiques anti-russes des Etats-Unis et de ses nouvelles marionnettes, l’intégration probable de l’Ossètie du sud à la Fédération de Russie pourrait bien être bien suivie de celles de l’Abkhazie et de Sébastopol.

Il n’est pas inconcevable que la Crimée, l’est et l’ouest de l’Ukraine — qui est principalement peuplée de Russes — puisse suivre le mouvement. Aucune de ces possibles annexations n’exigerait beaucoup de force, pas plus que ce ne serait une surprises, et ces annexions ne pourraient certainement pas servir de prétexte aux Etats-Unis pour lancer une troisième guerre mondiale. Dans une entrevue avec le magazine « Forbes » en 1994, Alexandre Soljenitsyne, célébré [à l’occasion d son décès] par l’occident il y a juste quelques semaines pour son anti-communisme fanatique, avait revendiqué « l’union des trois républiques slaves [Russie, Ukraine, Biélorussie] et du Kazakhstan. » Il avait expliqué que Lénine avait abandonné plusieurs provinces russes au profit de l’Ukraine et qu’en 1954, Khrouchev avait fait « cadeau » de la Crimée à l’Ukraine. « Mais il n’est pas parvenu à faire « cadeau » à l’Ukraine de Sébastopol, qui est restée une ville à part restant sous juridiction du gouvernement central de l’URSS. » La Biélorussie et le Kazakhstan sont si proches de la Russie qu’ils pourraient être considérés comme faisant déjà partie intégrante de la fédération, mais l’Ukraine joue le même jeu odieux que Saakashvili en développant des relations intimes avec les Etats-Unis et l’OTAN, créant de ce fait une atmosphère où la Russie sera contrainte de se protéger.

La revendication de Soljenitsyne incluait de retirer tous les Russes d’Asie centrale et du Caucase, ce qui est impraticable. En dépit de l’admiration qu’éprouve à son égard le premier ministre Vladimir Putin, il est peu probable que la Russie abandonne jamais le Caucase ou rapatrie des millions de Russes d’Asie Centrale. Au contraire, la Russie a un devoir « impérial » qui subsiste : en tant que successeur de l’Union Soviétique, elle est contrainte de protéger les Russes vivant dans toute l’ex-Union Soviétique. La Russie ne peut pas permettre à Saakashvili de faire un « nettoyage ethnique » avec les Ossètes, ne fût-ce que pour des raisons pratiques : 50 000 réfugiés venant d’Ossètie du sud déstabiliseraient le nord du Caucase. Mais le point essentiel est que ces frontières arbitrairement dessinées à l’époque socialiste et les migrations dans les deux sens des diverses nationalités pendant plusieurs décennies, rendent ridicules et potentiellement tragiques les prétentions de traiter les nouvelles « républiques » en termes habituels à l’occident.

Ignorer cette réalité fondamentale a déjà provoqué des souffrances sans mesure dans l’ex-Yougoslavie, comme Soljenitsyne l’avait prédit bien avant Srebrenica, le Kosovo et maintenant l’Ossètie. Malheureusement, Bush et compagnie sont en pilotage automatique, de même que la réticente chancelière allemande Angela Merkel, annonçant d’un air provoquant, lors de sa visite éclair pour porter secour au président géorgien Mikhail Saakashvili, que la « Géorgie sera bientôt membre de l’OTAN si elle le veut — et elle le veut. »

Suivant sa propre logique perverse, la Pologne a rapidement conclu un accord pour héberger l’infâme bouclier de « défense » anti-missiles pour le compte des Etats-Unis. Le gouvernement des États-Unis est même revenu sur sa supposée opposition au déploiement de missiles « Patriot » à courte portée, lesquels sont fortement mobiles et peuvent être redéployés facilement pour contrer par exemple des missiles russes répondant à une frappe américaine, un point gagné au détriment de la Russie. Cela ne devrait donc étonner personne qu’un des plus importants généraux russes déclare que la Pologne s’est elle-même transformée en cible pour l’arsenal nucléaire russe.

Pour ajouter du combustible à cet mélange détonnant, l’Ukraine qui aspire à intégrer l’OTAN a annoncé samedi que l’expiration plus tôt cette année d’un accord bilatéral russo-ukrainien de défense « permettait à l’Ukraine de mettre en place une coopération active avec les pays européens » dans les systèmes de défense anti-missiles. Le ministère ukrainien des affaires étrangères a déclaré que Kiev pourrait inviter des partenaires européens à intégrer leurs systèmes de première alerte contre des attaques de missiles. C’est encore une autre provocation flagrante à l’égard de la Russie qui n’a aucune intention de lancer une guerre mais dispose d’un arsenal nucléaire prêt à répondre à n’importe quelle première frappe. [Ce type de provocation] correspond à une politique que le gouvernement des États-Unis adore pratiquer.

Le Président ukrainien Viktor Yushchenko a également ordonné aux commandants de la flotte russe en Mer Noire et basée à Sébastopol de solliciter une permission avant de déplacer leurs vaisseaux de guerre et leurs avions. Moscou a répondu que ses commandants ignoreraient l’ordre car ses forces répondent uniquement à la présidence russe.

La surenchère [anti-russe] actuelle est infantile et dangereuse. La Russie n’est plus faible ni désorganisée et pourrait très facilement — et avec une excellente justification historique — annexer Sébastopol et même la péninsule de Crimée en entier où les Russes et les Tatars représentent 70% de la population et qui était partie intégrante de la Russie depuis l’époque de Catherine la Grande [Catherine II]. En même temps, la Russie n’est ni belliqueuse ni en guerre, à la différence d’une certaine autre superpuissance, et les « présidents » mentalement dérangés des « républiques » seraient avisés de reconnaître devoir vivre côte à côte avec cette puissante nation, et en tirer le meilleur et non pas le pire. Au cas où ce point ne serait toujours pas clair, si l’Ukraine arrêtait ses provocations, elle n’aura aucun souci à se faire sur une quelconque perte de « souveraineté ».

La duplicité de l’occident est partout présente dans cette nouvelle crise. Même la proposition de cessez-le-feu de Sarkozy signée par les présidents géorgien et russe n’était qu’une ruse. Le ministre russe des affaires étrangères Sergei Lavrov a fait savoir que le document que Saakashvili avait approuvé ne contenait pas l’introduction approuvée par la Russie, l’Ossètie du sud et l’autre région en rupture, l’Abkhazie. En attendant, les avions militaires américains volent pour fournir de « l’aide » et les Etats-Unis ont annoncé qu’ils disposeront dorénavant d’une présence permanente en Géorgie.

En raison de la réelle menace que les troupes géorgiennes, encadrées par leurs amis américains, puissent facilement tenter à nouveau de déstabiliser la région, les Russes sont de façon tout à fait compréhensible peu disposés à abandonner la ville géorgienne de Gori qui héberge une base militaire.

Fidèle à lui-même, Bush a vendredi fait référence non pas aux efforts du groupe des 8 nations les plus industrialisées [G8] qui inclut la Russie pour résoudre le conflit pas, mais au G7, en utilisant la désignation du groupe avant que la Russie n’y soit intégrée. Evincer la Russie du G8 est une clef de voûte de la politique extérieure de McCain [candidat républicain aux prochaines élections présidentielles aux Etats-Unis] depuis des années.

Bush et compagnie ne se rendent pas compte qu’indépendamment des Pays baltes, qui ont connu deux décennies d’indépendance avant la seconde guerre mondiale, ces états ex-soviétiques ne sont pas vraiment des états, mais des fiefs de la frange la plus odieuse de l’ancienne élite soviétique qui essaie aujourd’hui de pratiquer des politiques électoralistes sur le mode occidental, avec les conséquences désastreuses que l’on sait. En prétendant menacer la Russie qui défend des intérêts de sécurité compréhensibles, les Etats-Unis jouent avec le feu. « Ce qui me soucie quant à cet épisode, c’est que les Etats-Unis compromettent la coopération russe sur un certain nombre de questions à cause d’un conflit qui implique tout au plus des intérêts américains limités, » a estimé Ted Galen Carpenter de l’institut de Cato à Washington.

En ouvrant l’OTAN aux débris de l’Union Soviétique et de la Yougoslavie, en favorisant les tendances russophobes des gouvernements polonais et tchèques pour qu’ils hébergent des missiles pouvant être facilement dirigés vers la Russie, les Etats-Unis doivent s’attendre à l’émergence d’une Russie plus forte, comme ils doivent se résigner à une Serbie plus étendue qui annexerait les enclaves serbes du Kosovo. C’est cela qui caractérise jusqu’ici la realpolitik du 21ème siècle.

La défaite militaire peut réellement être une leçon très profitable aux Géorgiens. La première chose faite par les Géorgiens lorsqu’ils sont devenus indépendants après la révolution russe de 1917 russe a été d’expulser tous les Arméniens et de confisquer leurs propriétés. Après la seconde guerre mondiale, le géorgien Joseph Staline a expulsé les Tchétchènes du Caucase et les Allemands de Prusse [orientale]. Les Ossètes et Abhkazians ont de bonnes raisons de se distancer du chauvinisme géorgien. Nous pouvons seulement espérer que le fiasco en Ossètie aidera les Georgians — et les Ukrainiens — à repenser leur attitude envers tous leurs voisins, y compris les Russes.


Voir en ligne : Article original sur Al-Ahram


22 août 2008 - al Ahram Weekly
Traduction de l’anglais : Claude Zurbach

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