Journal des Alternatives

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Niger

Une crise sans précédent

Pierre BEAUDET, 7 octobre 2003

Le Forum social du Niger, qui a réuni environ 500 personnes du 27 au 29 septembre, a été un succès et pose de nouveaux défis au mouvement populaire nigérien. Le Niger est entré en 2003 dans sa vingtième année de déclin social et économique. Dernier pays au monde sur l’échelle de l’indicateur de développement humain, le Niger est un pays dévasté. C’est par leur courage et leur patience que les divers peuples qui habitent le territoire ont évité que le Niger ne tombe dans un chaos total.

Les causes de cette catastrophe sont multiples. L’héritage de la période coloniale est particulièrement lourd. La France considérait le Niger comme un arrière-pays sans grand intérêt à part sa dimension géopolitique : au sud de l’Algérie et de la Libye, à cheval sur l’Afrique francophone et anglophone, hinterland de l’Afrique « utile » des côtes. Au sortir de l’indépendance, les Nigériens se retrouvaient sans infrastructure ni cadres. Par la suite sous le néocolonialisme (la « FrancAfrique » des diverses mafias politiques, économiques et militaires de la « métropole »), le Niger a été plus ou moins « géré » par des dictatures. Finalement sous l’ajustement structurel imposé dans les années 1980, les quelques infrastructures qui avaient été mises en place ont peu à peu été démantelées, dont en premier lieu le système de santé et d’éducation. Aujourd’hui, tous les indicateurs sociaux démontrent que le pays est en profonde régression. D’ailleurs, il n’y a qu’à parcourir les rues de la capitale (l’endroit le plus « riche » du pays) pour constater la déliquescence des infrastructures et la pauvreté extrême (la famine permanente) qui frappe un Nigérien sur deux.

Démocratie ou démocrature
Au début des années 1990 comme un peu partout en Afrique, la population urbaine a commencé à réclamer la fin du régime militaire. Encouragé par le gouvernement Mitterrand qui cherchait à « moderniser » l’empire africain de la France, ce mouvement a débouché sur le multipartisme, la libération des prisonniers politiques et une relative liberté de presse et d’association, ce qui favorisa la réorganisation du mouvement populaire et de la gauche (historiquement fractionnée entre divers groupes communistes et socialistes). Mais rapidement, le nouveau régime démocratique fut confronté au mur du néolibéralisme. Étranglée par une dette impayable et abandonnée par les « donateurs » (qu’on devrait sans doute appeler « prédateurs »), l’économie a continué sa dégringolade. Les nouveaux gouvernants au lieu de confronter cette réalité ont rapidement mis de côté leurs velléités réformistes pour imposer le « social libéralisme », ce faisant poursuivant et même intensifiant l’ajustement structurel : privatisations sur fonds d’arnaque et abandon de pans entiers de l’économie nationale à diverses mafias nationales et étrangères, destruction du secteur public dans la santé et l’éducation, etc. En 1996 devant la remontée des luttes sociales, un coup d’état a interrompu la démocratie. En 1999, le processus a repris son cours mais peu à peu, il est devenu évident que la démocratie est devenue une démocrature, basé sur un compromis entre l’ancien parti unique (traditionnelle mafia dominante au centre du pays) et une « nouvelle » élite politique appuyée sur les nouveaux riches de l’est du Niger (qui contrôlent les trafics avec le Nigéria). Pour le moment, ce pouvoir reste bien fragile et gère davantage par « défaut », dans l’absence d’une alternative crédible. La social-démocratie (Parti nigérien de la démocratie sociale) reste très faible, en partie à cause de l’échec de sa politique social-libérale au moment où elle a participé au pouvoir dans les années 1990, en partie parce que la FrancAfrique est revenue dans les mains de la droite française. En fait, c’est toute la région qui est sur le bord du gouffre, comme on le constate en Côte d’Ivoire, le « joyau » du dispositif néocolonial français en Afrique de l’Ouest. À côté de la social-démocratie, diverses petites organisations de gauche occupent une place modeste, notamment l’Organisation révolutionnaire pour la démocratie nouvelle.

Le mouvement populaire
Au début des années 1990 tel qu’évoqué auparavant, les « scolaires » et les employés du secteur public (enseignants, fonctionnaires, ouvriers) sont sortis dans la rue pour imposer une « conférence nationale souveraine » qui a cependant été peu à peu reprise par les partis. Des anciens mais surtout des nouveaux militants ont cependant réussi à relancer une dynamique d’organisation et de mobilisation. Faute de débouchés politiques cependant, ce mouvement s’est essoufflé et pendant ce temps, le démantèlement du secteur public a grandement affaibli le mouvement syndical et les universités. Aujourd’hui, cet « ancien » mouvement social basé sur les étudiants et la fonction publique est en déprime. Les universités ont été largement prises d’assaut par les groupes islamistes. Le mouvement syndical s’est divisé et la centrale syndicale la plus à gauche, la CDTN, est très faible, tant sur le plan organisationnel que politique. Aux côtés de l’ancien mouvement se développent depuis quelques années d nouvelles formes d’organisation, essentiellement à travers des associations communautaires et de promotion des droits. Bien que florissant sur le plan financier (à cause des subsides provenant de l’APD étrangère), ces ONG locales, à part quelques exceptions restent souvent faibles politiquement, sans une base sociale forte. Elles sont également concentrées en milieu urbain, laissant les zones rurales peu organisées, bien qu’existent des formes embryonnaires d’organisation paysanne (la « Plate forme paysanne », par exemple). Parlant exception, dans le sens positif du terme, il y a notre partenaire principal, Alternative, un groupe issu du mouvement étudiant et qui a su se recycler dans l’éducation populaire, la communication et la mise en réseau du mouvement social, via la Coordination des organisations démocratiques de la société civile et plus récemment, via le Forum social, où se retrouve un noyau dur d’une vingtaine d’organisations. Durant la dernière période, Alternative a également investi dans la construction du mouvement anti-impérialiste et anti-guerre, également dans les nombreux débats qui à plusieurs égards ressemblent aux nôtres : les partenariats dans le mouvement social, le lien entre le politique et le social, la place des jeunes et des femmes, etc. Alternative est d’autant plus important dans la dynamique du mouvement populaire que c’est une organisation qui met passablement d’emphase sur la formation de cadres, notamment de jeunes.