Journal des Alternatives

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Un scrutin joué d’avance

Michel ROCHE, 28 février 2004

La victoire de Vladimir Poutine à l’issue de l’élection présidentielle russe du 14 mars prochain ne fait aucun doute. En 2000, Poutine n’était pas assuré d’obtenir les 50 % nécessaires pour l’emporter dès le premier tour. Cette fois-ci, seule l’ampleur de sa victoire - entre 70 et 85 % des suffrages - demeure inconnue. Comment peut-on anticiper un tel résultat ?

Tous les sondages le confirment : aucun candidat ne menace le président russe, qui s’est même permis de refuser de participer à un débat télévisé. Ses adversaires traditionnels ne se présentent tout simplement pas à l’élection. Conscient que ses chances sont nulles et encore sous le coup des résultats décevants de son parti aux élections législatives de décembre dernier, le chef du Parti communiste, Alexandre Ziouganov, s’est désisté en faveur d’un subalterne. Le chef du parti Yabloko (libéral), Grigori Yavlinski, ne sera pas candidat. Vladimir Jirinovski, chef du Parti libéral-démocrate (extrême droite nationaliste), ne sera pas non plus sur les rangs : il a cédé sa place à un boxeur dont le manque de charisme est tel que même sa propre mère préfère encore le président sortant. Curieusement, l’un des candidats officiellement dans la course, Sergueï Mironov, président de la chambre haute du Parlement, est lui-même un partisan de Poutine : il soumet néanmoins sa candidature à l’électorat parce que, dit-il, « lorsqu’un dirigeant en lequel nous avons confiance se lance dans une bataille, il ne doit pas être seul - on doit se tenir à ses côtés ».

Toujours d’après les sondages, le plus proche adversaire de Poutine obtiendrait entre 4 et 10 % des voix. Aussi bien dire qu’il n’y a pas de véritable course électorale. Le seul « danger » qui menace Poutine réside dans un taux de participation inférieur à 50 %, qui invaliderait l’élection. Mais les fraudes massives perpétrées au cours des consultations précédentes laissent croire que rien ne sera laissé au hasard. Rappelons, à titre d’exemple, que lors du référendum sur la Constitution, en décembre 1993, les règles prescrivaient un minimum de 50 % pour ratifier la loi fondamentale. Une commission d’enquête révélera, cinq mois plus tard, que le taux de participation n’avait atteint que 46,1 %, alors que le gouvernement avait déclaré au lendemain de la consultation qu’il était de 54 %. Les résultats de l’enquête n’ont rien changé à la situation : la Constitution est demeurée telle quelle.

Un contexte favorable

Le contexte économique favorable qui a suivi la crise financière de 1998 a certainement contribué à accroître la popularité du président Poutine. La chute du rouble cette année-là a fait grimper les prix des produits importés au point de stimuler l’industrie russe, la mieux placée pour satisfaire la demande des consommateurs appauvris. Plus important encore, les prix élevés du pétrole, dont la Russie est l’un des premiers producteurs mondiaux, ont permis au pays d’afficher une balance commerciale fortement positive. Dans un tel contexte, les investissements ont également augmenté. Résultat : depuis 1999, le produit intérieur brut (PIB) a grimpé d’environ 30 %, dont 7 % en 2003.

Le gouvernement a pu accroître ses recettes budgétaires, réduisant ainsi le problème endémique des salaires et pensions versés après de longs délais. Globalement, le niveau de vie semble s’être légèrement amélioré, mais cela reste peu perceptible pour la majorité et doit être relativisé par le niveau de vie déjà très bas au départ. À cet égard, les attentes de la population étaient beaucoup plus grandes. L’espérance de vie des hommes - l’une des plus basses d’Europe - ne dépasse pas 58 ans. La moitié des enfants vivent sous le seuil officiel de la pauvreté. Croissance économique ne rime pas toujours avec développement. En fait, les mieux nantis se sont accaparés de l’essentiel des fruits de la croissance, creusant encore davantage les inégalités sociales.

L’absence d’un véritable mouvement d’opposition laisse toute la place à Poutine et aux principaux piliers de son pouvoir que sont les services de sécurité et l’oligarchie. Cette situation reflète l’extrême faiblesse de la société civile, à la fois asséchée par la pauvreté matérielle de la population et enserrée par un État autoritaire. Il existe bien sûr quelques groupes oppositionnels, comme les Comités de mères de soldats, qui ont récemment annoncé leur intention de fonder un parti politique voué à la défense des droits et libertés et de la justice sociale. Il y a également les syndicats alternatifs, qui regroupent environ un million de travailleurs, farouchement opposés aux politiques néolibérales du gouvernement. Néanmoins, depuis les toutes premières années de la transition, les stratégies individuelles de débrouille, commandées par l’impérieuse nécessité de se procurer les biens de consommation de base, l’ont emporté sur la lutte collective.

Une poigne d’acier

Parmi les gestes politiques volontaires qui nourrissent la popularité du président, il n’y a aucun doute que l’image du dirigeant à la poigne d’acier qu’il projette est susceptible de plaire à une population qui a connu une révolution politique dont les effets positifs ont été anéantis par une contre-révolution sociale sans précédent. La chute catastrophique du niveau de vie au début des années 90, la perte d’une sécurité économique qui garantissait le minimum à tous, la criminalité galopante (le taux d’homicide en Russie est le second au monde, après la Colombie), la crise morale, les privatisations sauvages (qui ont fait passer les fleurons de l’économie russe entre les mains de spéculateurs, de technocrates de l’ancien régime et d’éléments mafieux), l’éclatement de l’URSS et la « périphérisation » de la Russie ont été ressentis comme une grande humiliation par la majorité de la population. Dans un tel contexte, des notions comme celles de « démocratie » ou de « liberté de la presse », que beaucoup associent à tous les malheurs que la transition a pu apporter, se trouvent loin derrière les aspirations de la population à l’ordre, à la sécurité physique, économique et sociale. En conséquence, le renforcement des traits autoritaires du régime sous la présidence de Vladimir Poutine ne révolte nullement l’opinion publique.

Poutine est d’ailleurs suffisamment habile pour se démarquer de son prédécesseur, Boris Eltsine, honni par la vaste majorité du peuple russe. Le président actuel affirme ouvertement « regretter » l’éclatement de l’Union soviétique, il éloigne du pouvoir ou emprisonne des oligarques trop ambitieux (et détestés), il utilise la répression armée contre les prétendus « terroristes » tchétchènes et refuse de suivre les États-Unis dans leur croisade en Irak. En cela, il reflète tout à fait l’opinion publique. Le contrôle exercé par le Kremlin sur les médias électroniques lui permet aussi d’entretenir son image d’homme incorruptible et sobre, déterminé à restaurer le prestige de la Russie. C’est donc surtout à un symbole que les Russes se sont attaché.

Mais les politiques en vigueur ne reçoivent pas l’appui inconditionnel de la population. D’après un récent sondage, 15 % des Russes estiment que Poutine ne résout pas les problèmes avec les succès escomptés et ce, dans presque tous les domaines (y compris l’économie, malgré les aspects positifs décrits plus haut). Dans le cas de la guerre de Tchétchénie, le pourrissement de la situation finira sans doute par lui nuire, après l’avoir bien servi. Mais tout cela ne l’empêchera aucunement de pulvériser ses « adversaires » le 14 mars prochain.

Michel Roche, collaboration spéciale


L’auteur, expert de la Russie, est chargé de cours au Département de science politique de l’UQAM.