Journal des Alternatives

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Un pont militant

Daphnée DION-VIENS, 1er juin 2002
Photo : Daphnée Dion-Viens

Le regard vif, l’esprit critique, Ahmed Abdirhaman parle de son parcours d’immigrant avec beaucoup de passion. Il est l’un des multiples visages de ces hommes et femmes qui ont choisi le Québec comme terre d’accueil.

« Je suis arrivé ici par pur accident », raconte ce jeune homme originaire d’Afrique de l’Est, établi à Montréal depuis 1995. « Je ne connaissais rien du Canada, encore moins du Québec. Je n’avais que quelques préjugés, l’image de grands espaces avec beaucoup de communautés indiennes... J’ai été très déçu quand je suis arrivé ! » se rappelle-t-il en riant.

Son histoire ressemble à beaucoup d’autres. Ahmed a grandi au Djibouti, petit pays désertique dirigé par un gouvernement autoritaire et centralisateur depuis l’indépendance en 1977. Engagé dans le mouvement étudiant dès le lycée, il est considéré comme étant de ceux qui remettent en question l’ordre établi et s’expose à des risques d’emprisonnement. Il part étudier l’histoire et la géographie en France, où il séjournera pendant deux ans.

Pourquoi pas ?

Jeune étudiant universitaire, il devient rapidement très critique envers le rôle joué par la France en tant qu’empire colonisateur et décide de poursuivre ses études ailleurs. « J’avais une sœur déjà établie au Canada, alors je me suis dit : "pourquoi pas ?" ».

Le choc culturel, Ahmed ne l’a pas vraiment vécu en arrivant à Montréal. Inscrit en gestion internationale à l’École des Hautes Études Commerciales (HEC), il cherche rapidement à militer au sein de différentes organisations, dont Alternatives, Opération SalAMI et Équiterre. « Mon intégration a été facilitée par mon contact avec ces différents organismes. C’était une manière pour moi de mieux comprendre ma société d’accueil, son histoire et les enjeux sociaux. »

Aujourd’hui, sept ans après son arrivée, Ahmed se sent chez lui ici et s’identifie au milieu militant : « Je me sens partie intégrante de la communauté montréalaise qui lutte pour une plus grande justice sociale. C’est ma famille ici, d’une certaine manière. »

Son engagement social lui permet de poser un regard lucide sur la société québécoise. Il a été ravi de l’accueil qui lui a été réservé par les divers organismes dans lesquels il s’est engagé, mais est conscient que cette dynamique ne se retrouve pas nécessairement dans l’ensemble de la société : « Même les sondages et les études nous le démontrent : c’est au Québec que les immigrants ont le plus de difficulté à dépasser un certain racisme structurel et à s’identifier aux institutions. »

Il poursuit : « Lorsque je regarde le gouvernement, les grandes institutions publiques ou encore les médias, je ne vois aucune personne à qui je peux m’identifier en tant qu’immigrant. C’est ma plus grande déception ici au Québec. »

Décrocher un emploi

S’il a été facile pour Ahmed de s’intégrer dans le milieu associatif montréalais, il a été beaucoup plus difficile de décrocher un premier emploi. Il en garde un goût amer.

Le premier défi est d’établir un réseau de contacts : « Si tu ne connais personne, tu n’as aucune chance de te trouver un emploi. Et si tu n’as aucune expérience de travail ici, tu as encore moins de chances de te faire embaucher ! C’est un cercle vicieux », affirme-t-il en rappelant que l’engagement social est une solution, permettant d’élargir son réseau de connaissances.

Aujourd’hui, Ahmed travaille au YMCA en administration et au service à la clientèle, en plus de siéger au comité international du centre et de donner des ateliers d’information sur la mondialisation. Au cours des prochaines années, il espère mettre sur pied des projets de partenariat entre le Djibouti et les différents groupes côtoyés à Montréal. Pour que son séjour en sol québécois serve aussi à rapprocher ces deux régions du monde.