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L’indépendance du Kosovo, un an plus tard

Un laboratoire de l’ONU

Alexandra Viau , 11 mars 2009

Voici un reportage multimédia (écrit, audio, visuel) qui fait le point sur la situation au Kosovo, un an après la déclaration d’indépendance de cette ex-région de la Serbie.

Le 17 février 2008, les Kosovars proclamaient unilatéralement leur indépendance de la Serbie. Mais la grande fête des Albanais du Kosovo était ternie avant même de commencer par le refus catégorique de plusieurs pays - dont cinq membres de l’Union européenne - de reconnaître le « dangereux précédent » du Kosovo. Un an plus tard, la Cour internationale de justice analyse la légalité de ses frontières et les Kosovars sont toujours à la croisée des chemins. Entre la partition des Serbes du Kosovo, l’autodétermination et l’intégration à l’Union européenne, tout demeure possible dans ce laboratoire onusien.

Fin décembre 2008, Mitrovica, dans le nord du Kosovo. Deux Albanais poignardent un adolescent serbe. L’attaque met le feu aux poudres dans cette ville à majorité serbe. Pendant plusieurs jours, des commerces et des voitures sont brûlés en guise de représailles et des coups de feu retentissent dans la nuit.

Dix ans après la guerre du Kosovo, le passé reste un bagage bien lourd à porter. L’indépendance ne semble pas alléger le contentieux historique entre les deux communautés. Bien au contraire.

Il arrive encore souvent que des Serbes du Kosovo, frustrés de vivre dans ce nouvel État qu’ils ne reconnaissent pas, se bagarrent avec des Albanais du Kosovo. Ces derniers sont choqués par l’attitude intransigeante de Belgrade, à qui ils reprochent de tout faire pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement kosovar.

Les incidents violents entre les deux communautés rappellent que le sort du Kosovo n’est toujours pas fixé, estime Nicolas Lemay-Hébert, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM et doctorant à Science-Po Paris :

« C’est un problème majeur à l’heure actuelle que l’on ne peut pas déjouer, car il est le produit de la politique actuelle et passée. [...] Le mécontentement est général. Les deux parties ne peuvent pas être heureuses de la solution proposée, quelle qu’elle soit »

Si la communauté internationale n’a pas réussi à rapprocher les Albanais et les Serbes du Kosovo, ce n’est pas faute d’avoir essayé – comme nous le verrons plus tard. Un an après l’indépendance, les 120 000 Serbes qui vivent au Kosovo boudent toujours les nouvelles institutions, dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas. Ils ont été invités à joindre la nouvelle force armée du pays, en vain. Ils continuent plutôt à voter aux élections en Serbie, qui considère toujours le Kosovo comme l’une de ses provinces.

Adthe Veliu, dont le prénom signifie « patrie » en albanais, habite au Québec depuis 2004. Sa patrie, c’est le Kosovo, même s’il est né dans la partie serbe de l’ex-Yougoslavie. À l’époque, les différents groupes ethniques se mélangeaient comme un motif de camouflage militaire dans la fédération de Tito.

Avec sa femme d’origine bulgare, Mariya Kostadinova, il suit de près la situation au Kosovo, où ils ont vécu pendant quelques années. Adthe et Maria souhaitent une réconciliation durable entre Albanais et Serbes. Ils regrettent que les Serbes du Kosovo soient « otages de leur propre gouvernement ».
Mariya Kostadinova et Adthe VeliuMariya Kostadinova et Adthe Veliu

« Il y a une limite jusqu’où ils peuvent s’isoler eux-mêmes »

• Écoutez la perception qu’a Adthe Veliu de la question serbe :

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Curieusement, les problèmes actuels du Kosovo demeurent les mêmes qu’il y a dix ans : la partition du nord telle que souhaitée par les Serbes et la place de la supervision internationale.

« Les Serbes vivent de facto indépendants du reste du Kosovo »

• Écoutez Nicolas Lemay-Hébert, qui a étudié de près le cas du Kosovo, expliquer en quoi ces problèmes jettent de l’ombre sur le futur du Kosovo :

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Nicolas Lemay-HébertNicolas Lemay-Hébert

L’empreinte des internationaux

Une part du mécontentement populaire s’explique par la grande place qu’a prise la communauté internationale dans la construction du Kosovo, selon Nicolas Lemay-Hébert :

« Le Kosovo a été un laboratoire. Les missions de paix de l’ONU sont de plus en plus intrusives et elles recréent une sorte de colonialisme. Les populations locales et l’ONU elle-même ont perçu les missions au Kosovo et au Timor - deux expériences similaires - comme du colonialisme »

La fin de la guerre du Kosovo, après 78 jours de bombardements des forces de l’OTAN, a ouvert toutes grandes les portes de la province serbe au contrôle des « internationaux ». Jusqu’au jour de son indépendance, le Kosovo a été administré par une mission de l’ONU, la MINUK, en vertu de la résolution 1244 adoptée par le Conseil de sécurité. La Serbie accuse justement la communauté internationale d’avoir violé cette résolution - qui garantissait la souveraineté serbe sur le Kosovo - en soutenant l’indépendance de sa province rebelle.

Il faut dire que sans l’appui des grandes puissances telles les États-Unis, la France et l’Allemagne, le Kosovo n’aurait jamais pu accéder à l’indépendance. La foule en liesse, le 17 février 2008, n’a d’ailleurs pas oublié de brandir une myriade de drapeaux américains et européens dans les rues de Pristina, la capitale, en guise de remerciements.

« Les Albanais rêvaient depuis des centaines d’années à l’indépendance du Kosovo »

• Écoutez comment Adthe Veliu a vécu cette journée inoubliable :

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À ces drapeaux étrangers s’ajoutaient ceux de la mère patrie, l’Albanie. Curieusement, les Kosovars ont boudé ce jour-là leur nouveau drapeau national, celui qui flotte aujourd’hui au-dessus de leurs institutions. Ce drapeau remplace désormais celui de l’ONU, devenu par la force des choses le drapeau officiel du Kosovo entre 1999 et 2008, signe de l’emprise de la communauté internationale sur le petit territoire à majorité albanaise après la guerre.

Ce nouveau drapeau pourrait laisser croire que les Kosovars ont été subitement frappés d’amnésie, en marchant sur l’avenue Bill Clinton, au coeur de la capitale.

Exit le rouge et le noir, exit l’aigle bicéphale, présents sur le drapeau de l’Albanie. Dans son concours lancé en juin 2007 qui visait à doter le pays d’un nouveau drapeau, l’ambassade américaine a strictement défendu aux participants de puiser quelque symbole que ce soit dans les origines albanaises de 90 % de la population du Kosovo, pour ménager les susceptibilités des minorités.

« Ce drapeau a été perçu comme une autre condition qui a été imposée au peuple kosovar.... et cette condition a été mal reçue »

• Écoutez Nicolas Lemay-Hébert décrire les critères de ce concours :

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Nouveau pays, nouveau départ ? Ce drapeau est composé de bleu et de jaune, des couleurs neutres qui ne rappellent ni la Serbie ni l’Albanie, et de six étoiles, représentant les principaux groupes ethniques du Kosovo ( les Albanais, les Serbes, mais aussi les Roms, les Ashkalis, les Bosniaques et les Goranis ).

Un concours similaire a été lancé pour trouver l’hymne national du pays. En juin 2007, le Parlement kosovar adoptait cette composition intitulée « Europe », une musique sans paroles, pour « respecter la nature multiethnique du Kosovo ». Quelques jours plus tard, la Constitution du jeune État entrait en vigueur, non sans avoir d’abord été approuvée par l’Union européenne.

Adthe Veliu et sa femme voient en ce nouveau drapeau une solution temporaire, mise de l’avant pour jeter les bases d’un État inclusif. Mais les Kosovars ne tarderont pas, selon Adthe, à s’approprier leur drapeau :

« D’ici 10 ans, peu importe ce que la communauté internationale impose, je pense qu’un élément albanais sera ajouté au drapeau. Pour le moment tout ça est un peu compliqué, car il ne faut offenser personne. Dans l’Union européenne, n’oublions pas qu’il y a les Grecs et les Bulgares, qui n’aimeraient pas voir naître un nouvel État albanais. Il y a des Albanais en Macédoine aussi... Mais bon. Pour l’instant, ça ressemble à un drapeau orphelin. »

L’ONU et son plan « poubelle »

Le fait que la communauté internationale, via l’ONU, ait contrôlé le chantier de construction du nouvel État du Kosovo a choqué une partie de la population. Les mécontents se sont rangés derrière Albin Kurti, un symbole de la résistance non armée pendant la guerre, devenu un militant indépendantiste depuis la fin des hostilités.

Albin Kurti a farouchement dénoncé la tutelle internationale de l’ONU, jugeant l’administration du Kosovo par la MINUK comme illégitime et antidémocratique. Il a fédéré de nombreux Kosovars autour du mouvement Vetevendosje ! (Autodétermination !) en déplorant la dépossession du peuple kosovar à l’égard de son indépendance. Le 10 février 2007, des milliers de Kosovars ont manifesté à Pristina leur insatisfaction aux côtés du leader de Vetevendosje !, en criant « Dehors, l’ONU ! ». Bilan de la manifestation : 2 morts, 80 blessés. Albin Kurti fut arrêté.

Nicolas Lemay-Hébert s’est rendu au Kosovo quelque temps avant son indépendance, où il a constaté que la mission d’administration de l’ONU, d’abord très populaire, a rapidement perdu l’estime d’une partie de la population. La chute fut brutale : les internationaux sont passés du statut de sauveurs à celui de colonisateurs, souligne-t-il, sondages à l’appui. L’opposition des indépendantistes de Vetevendosje ! au plan de Marti Ahtisaari, le médiateur de l’ONU qui a posé les jalons de l’indépendance, en est la preuve. Reconnu mondialement pour ses qualités de négociateur, ce dernier a jugé que toute solution négociée entre les Serbes et les Kosovars était quasi impossible.

« Certains voient le plan Ahtisaari comme une poubelle »

• Écoutez les explications de Nicolas Lemay-Hébert au sujet de l’accueil réservé au plan de Marti Ahtisaari.

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Le Kosovo, une expérience concluante ?

Aujourd’hui encore, Albin Kurti rejette le plan de Marti Ahtisaari, récipiendaire du Prix Nobel de la Paix en 2008, parce qu’il n’a pas mis fin à la tutelle internationale au Kosovo. La mission de l’Union européenne (Eulex), chargée de remplacer la MINUK, s’est déployée au Kosovo en décembre 2008. Les 1200 juristes, policiers et douaniers sont arrivés avec des mois de retard, en raison de longues négociations politiques.

Les Européens ont été accueillis au pays sans grand enthousiasme. Deux semaines avant leur arrivée, 10 000 Kosovars manifestaient dans les rues de la capitale contre la mission Eulex, de crainte qu’elle ne mène à la partition du Kosovo. Politiciens et militants de Vetevendosje ! dénoncent le fait que les zones albanophones du pays soient sous la responsabilité de l’UE et les zones serbes, sous celle de l’ONU.

Et les Serbes ne sont pas plus heureux. Début février 2009, plusieurs milliers de Serbes ont manifesté dans les rues de Mitrovica, pour dénoncer la partialité de la mission Eulex et de la nouvelle armée du Kosovo, associée à une « formation antiserbe ». Les Serbes sont catégoriques : ils ne collaboreront pas à la mission européenne.
Pour mieux comprendre les revendications serbes : www.kosovojesrbija.fr

Un an après l’anniversaire de l’indépendance, les politiciens kosovars ont multiplié les appels à une reconnaissance de Belgrade. Le premier ministre du Kosovo, Hashim Thaçi, ancien commandant de l’Armée de libération du Kosovo pendant la guerre, accuse la Serbie de se comporter comme l’ancien président Slobodan Milosevic « en s’efforçant de peser sur l’intégrité du Kosovo ». Il faut dire que Belgrade fait systématiquement pression pour bloquer l’adhésion du pays aux institutions internationales (ONU, Banque mondiale, Fonds monétaire international).

Seule une éventuelle reconnaissance du pays par la Serbie pourrait dénouer l’impasse. Les yeux sont maintenant tournés vers le nouveau président des États-Unis, Barack Obama. S’il parvient à se rapprocher des Russes, Moscou pourrait laisser tomber son allié serbe, qui déciderait peut-être d’abandonner le Kosovo.

« Si les Russes laissent tomber la Serbie, c’est la clé de voûte »

• Écoutez les explications de Nicolas Lemay-Hébert :

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Les prochains mois seront donc décisifs pour l’avenir du pays. Pour Marti Ahtisaari, l’indépendance du Kosovo est aujourd’hui « irréversible ». Les avis sur cette expérience sont partagés au sein de l’ONU : certains y voient un laboratoire concluant en arguant que le statu quo était insoutenable et d’autres, comme Nicolas Lemay-Hébert, pensent que l’expérience du Kosovo « ne sera pas renouvelée de sitôt ».

Contacté quelques jours avant le premier anniversaire de l’indépendance du Kosovo, Albin Kurti demeurait fondamentalement insatisfait :

« Hormis le fait que 54 pays aient reconnu notre indépendance, je ne vois pas d’améliorations. Le problème majeur, c’est que notre gouvernement, plutôt que de concentrer ses efforts à protéger et consolider notre intégrité territoriale, notre souveraineté et notre économie, s’occupe uniquement d’obtenir une reconnaissance officielle des autres pays »

Pour lui, le nombre de reconnaissances internationales ne changera rien au fait qu’un an plus tard, le Kosovo n’est toujours pas un pays indépendant, parce que la communauté internationale contrôle encore et toujours ses institutions.

Quelques données sur le Kosovo

- Monnaie : Euro
- Population : 2 millions d’habitants
- 18 ambassades, la plupart en Occident
- Selon la Banque mondiale, 37 % de la population vit avec moins de
2,50 $/jour
- Le taux de chômage oscille autour de 40 %
- Environ 30 000 jeunes Kosovars entrent chaque année sur le marché du travail, un nombre cinq fois supérieur à la capacité d’absorption des entreprises locales
- Le Kosovo a la plus jeune population d’Europe après l’Irlande : plus de la moitié des habitants ont moins de 30 ans
- Beaucoup de jeunes parlent l’anglais ; en revanche, les jeunes Albanais ne parlent souvent pas le serbe, et vice-et-versa
- Les services d’électricité et d’eau potable connaissent encore des ratés, même s’il y a eu une grande amélioration depuis la fin de la guerre. À titre d’exemple, la construction d’un réseau d’eau potable efficace nécessite le feu vert politique de la minorité serbe, qui domine la région où se trouve le principal réservoir du pays
- Le Kosovo abrite Camp Bondsteel, la plus importante base de l’OTAN en Europe, construite par les États-Unis en 1999
- L’accès à des institutions internationales comme la Banque mondiale devrait permettre au pays d’abaisser le coût du crédit

(Source pour ces données : Reuters)