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Un avenir économique « made in USA » pour le Moyen-Orient ?

Daphnée DION-VIENS, 30 juin 2003

Alors que l’avenir de la « feuille de route » pour la création d’un État palestinien semble des plus incertains, l’autre composante du plan Bush au Moyen-Orient va bon train. Le président vient de faire un pas de plus vers la création d’une zone de libre-échange entre les États-Unis et le Moyen-Orient. Mais tous ne voient pas cette intégration économique d’un bon œil.

Au début juin, George W. Bush rencontrait des dirigeants arabes pour leur faire part de son projet de création d’une zone de libre-échange entre le Moyen-Orient et les États-Unis d’ici 2013. La mise sur pied de ce nouvel accord économique permettra « de faire entrer le Moyen-Orient dans un cycle de nouvelles opportunités et d’offrir l’espoir aux gens qui vivent dans cette région », a affirmé le président. Un engagement qui vient d’être réitéré lors de la réunion extraordinaire sur le Moyen-Orient qui s’est déroulée en Jordanie, du 21 au 23 juin, en présence des membres du Forum économique mondial.

Contrairement à la création de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), où les représentants des 34 pays du continent (sauf Cuba) négocient autour d’une même table, les États-Unis entendent cette fois faire affaire avec chaque pays sur une base individuelle. Selon les déclarations de responsables de l’administration américaine, les négociations bilatérales seront privilégiées afin de créer une « masse critique » qui permettrait ainsi de proclamer la création de cette nouvelle zone de libre-échange. Des accords d’ouverture des marchés existent déjà avec Israël et la Jordanie. Des négociations sont en cours avec le Bahreïn et un accord devrait être conclu avec le Maroc d’ici à la fin de l’année.

La stratégie américaine

Selon l’argumentation de l’administration Bush, l’ouverture des marchés apportera la croissance économique qui devrait contribuer à favoriser le développement et les transformations démocratiques. Le représentant américain du commerce, Robert Zoellick, a d’ailleurs régulièrement présenté le commerce international comme un moteur de changement social et un antidote au terrorisme et à la violence. Le projet est aussi présenté comme un pas de plus vers la « réconciliation » entre les États-Unis et le Moyen-Orient.

Plusieurs analystes sont toutefois très critiques vis-à-vis de cette nouvelle initiative américaine et redoutent les nombreux impacts négatifs sur la région.

Pour plusieurs, cette stratégie représente plutôt l’échec de la politique américaine en matière de développement. Peter Moore, politologue rattaché à l’Université de Miami, que nous avons joint au téléphone, affirme qu’il est illusoire de penser que le changement social peut être favorisé par le commerce extérieur, puisque le secteur privé exploite les institutions sociales et politiques existantes plutôt que de les transformer.

De son côté, Phyllis Bennis, spécialiste du Moyen-Orient et de la politique américaine étrangère, insiste, en entrevue téléphonique, sur les ravages causés par le libre-échange à la grandeur de la planète. Elle donne l’exemple de l’ALÉNA, un désastre pour la population mexicaine. Pour la chercheure du Institute for Policy Studies, il est clair que cette initiative « est conçue spécifiquement pour renforcer les intérêts américains dans la région et pour imposer une nouvelle économie à l’américaine ». Elle rappelle que « c’est le pétrole qui contrôle tout au Moyen-Orient ». L’accès à l’or noir arabe représente un marché de 300 millions de consommateurs.

Le cas jordanien

Dans un projet de recherche dirigé conjointement avec son collège Andrew Shrank, de l’Université de Yale, Peter Moore utilise le cas de la Jordanie pour illustrer les répercussions que pourrait avoir ce projet de zone de libre-échange sur la région.

L’accord de libre-échange signé en 2000 entre les États-Unis et la Jordanie a permis la création de zones franches industrielles, qui permettent aux investisseurs d’avoir accès au marché américain et de bénéficier de plusieurs avantages fiscaux, dont l’exemption de taxes sur les importations de capitaux et de biens intermédiaires. Malgré une augmentation des exportations vers les États-Unis de 84 % entre 2001 et 2002 seulement, cette initiative n’a strictement rien apporté aux Jordaniens, selon Peter Moore. « La création de ces zones n’a rien fait pour améliorer la situation démocratique ou économique du pays. Il n’y a pas de bénéfices en matière de développement. L’argent revient à une poignée de privilégiés qui gèrent ces zones, et non à la population jordanienne. » Seulement 9 des 47 firmes présentes dans ces zones sont la propriété de gens d’affaires jordaniens, et des travailleurs étrangers, payés au salaire minimum de 3,50 dollars américains par jour, occupent près de la moitié des 20 000 emplois créés.

Selon la stratégie américaine, la libéralisation du commerce doit aussi contribuer à la décentralisation du pouvoir. En Jordanie, elle aurait eu l’effet contraire. « Le commerce avec les États-Unis a plutôt contribué à augmenter la concentration de pouvoir entre les mains du régime », soutient Moore, qui affirme que les Américains s’apprêtent à appliquer le même modèle économique à l’ensemble de la région, où les économies sont considérées comme étant parmi les plus protectionnistes de la planète.

Beaucoup trop tôt

C’est d’ailleurs en raison de ces marchés protégés que l’économiste jordanien Fahd Fanek considère que le Moyen-Orient n’est pas prêt pour une zone de libre-échange. « Les industries dans certains pays arabes ne pourront survivre dans un environnement de compétition », a-t-il déclaré à l’AFP. Une position partagée par Peter Moore qui rappelle que les propriétaires et travailleurs dans les économies les plus protégées sont souvent ceux qui souffrent le plus de la libéralisation des marchés.

Les dirigeants arabes ne semblent pas préoccupés outre mesure par ces possibles répercussions. En général, ils seraient plutôt favorables à la création de cette zone de libre-échange qui pourrait rapporter des profits permettant de maintenir leur régime en place. Phyllis Bennis rappelle que « les pays arabes sont dépendants des États-Unis, qui leur assurent leur pouvoir militaire » et qu’ils « n’auront pas le choix de signer ». Washington a récemment donné 700 millions de dollars américains à Amman en retour de son aide lors de la guerre contre l’Irak.

Mais l’idéal de prospérité à l’américaine ne fait pas que des adeptes. Peter Moore craint que l’approche du président Bush n’avive le sentiment anti-américain déjà très présent dans le monde arabe, anéantissant les efforts de lutte contre le terrorisme et l’épanouissement de la démocratie au Moyen-Orient.

Ces avertissements ne semblent toutefois pas ébranler le
président Bush. Alors que le règlement du conflit israélo-palestinien semble toujours aussi lointain, l’initiative économique américaine pour le Moyen-Orient, elle, semble bien en voie de se réaliser.

Daphnée Dion-Viens, coordonnatrice et rédactrice, journal Alternatives.


QUELQUES LIENS INTERNET :

The Institue for Policy Studies : Centre progressiste d’études des politiques publiques, l’Institut travaille avec les mouvements sociaux depuis plus de 30 ans à forger des politiques viables afin de promouvoir la démocratie, la justice sociale et les droits humains. Retrouvez sur son site Internet plusieurs articles sur la politique américaine au Moyen-Orient (en anglais).
www.ips-dc.org

Centre Études internationales et mondialisation : Créé en 2000 à l’UQAM, ce centre a pour mandat d’aborder, dans un contexte de mondialisation et de libéralisation des échanges, les affaires internationales et les transformations en cours dans les relations internationales. Le site comprend une section spéciale sur la politique commerciale des États-Unis à travers le monde.
www.ceim.uqam.ca

CAMERA (The Committee for Accuracy in Middle East Reporting in America) : Depuis une vingtaine d’année, l’organisation CAMERA dénonce la « désinformation » de différents médias dans leur couverture concernant Israël et le Moyen-Orient (en anglais).
www.camera.org