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Tunisie : l’opposition prépare les élections de 2004

Taïeb MOALLA, 1er mars 2004

En 2004, les Tunisiens entament une année au cours de laquelle des élections présidentielles et législatives auront lieu. Forte de certains acquis, l’opposition essayera de mettre fin à la mainmise d’un parti au pouvoir archi-dominant.

Depuis l’indépendance du pays en 1956, aucune élection n’a vraiment suscité un réel intérêt chez la population. En effet, les deux Présidents de la République tunisienne, Bourguiba et Ben Ali (depuis 1987), ont inlassablement réalisé des suffrages supérieurs à 99%. Quant aux élections législatives, le Parti socialiste destourien (qui change de nom en 1988 pour devenir le Rassemblement constitutionnel démocratique) a constamment obtenu plus de 90% des voix. Et même quand les chiffres étaient moins impressionnants (comme en 1981), une fraude massive se chargeait de « corriger » le vote populaire.

Ainsi, pour les élections d’octobre 2004, le véritable enjeu n’est pas tant de connaître les scores exacts du Président sortant et de son Parti, mais de savoir quelle sera la réaction de l’opposition. Malgré leur désunion, les opposants tunisiens ont marqué quelques points en 2003 :

En mai, une réunion organisée en France a permis la signature d’un appel commun décrivant : « la fuite en avant du régime, la confiscation des libertés individuelles et collectives, la domination absolue du parti au pouvoir sur l’administration et l’État, les massives violations des droits de l’homme (…) » Sans surprise, les signataires font porter sur le pouvoir la responsabilité de cette situation et préconisent : « la libération de tous les prisonniers politiques, la promulgation d’une nouvelle constitution [et] la mise en place d’un Etat de droit (…) » Même si la réunion a été boycottée par une partie de l’opposition, essentiellement à cause de la participation du parti islamiste Ennahdha, cet appel peut constituer, dans l’avenir, l’ébauche d’un programme commun contenant un « minimum démocratique. »

En novembre, la libération du cyberdissident, Zouhair Yahyaoui, a constitué une importante victoire de l’opposition. Condamné à deux années d’emprisonnement, il a été relâché au bout de 18 mois à la suite d’incessantes campagnes de sensibilisation et de fortes pressions diplomatiques, notamment canadiennes. Même si ces pressions ont été discrètes, la fermeté du ton employé par les chancelleries occidentales n’a pas dû échapper aux autorités tunisiennes.

En fin d’année, une longue grève de la faim de l’avocate Radhia Nasraoui a permis le rétablissement de certaines lignes téléphoniques des opposants (régulièrement coupées auparavant) et le desserrement (relatif) du contrôle policier. Même si les revendications de Me Nasraoui étaient plutôt mal définies (elle disait agir pour défendre « (sa) dignité d’avocate et de citoyenne ! »), l’élan de solidarité autour de cette action individuelle a permis à l’opposition tunisienne de donner une apparence d’union.

Début décembre, les déclarations du Président français, Jacques Chirac, minimisant l’action de l’avocate, ont paradoxalement profité à l’opposition. Présent à Tunis dans le cadre d’un sommet régional, il déclare que : « le premier des droits de l’homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat. De ce point de vue, il faut bien reconnaître que la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays. » La polémique suscitée par ces propos et les rectificatifs gênés prononcés par M. Chirac dès le lendemain ont permis un regain d’intérêt médiatique sur l’actualité tunisienne.
Les différentes stratégies de l’opposition :

En ce début 2004, trois différentes stratégies oppositionnelles semblent se dégager : La première, de rupture, est prônée par le Dr. Moncef Marzouki, président du Congrès pour la République (CPR). M. Marzouki, qui vit en France depuis deux ans, explique que : « le pouvoir veut que les « élections » de 2004 , ressemblent à celles de 1989, 1994, 1999, 2002 : un score de 99% et des poussières, une opinion nationale soumise par la peur, des gouvernements occidentaux amusés et complices, une opposition muselée, etc » et déclare se battre pour : « rendre ce scénario obsolète en mobilisant l’opinion internationale contre cette nouvelle atteinte à la Démocratie [et] en mobilisant le peuple contre cette nouvelle atteinte à sa dignité. »

La seconde stratégie est celle adoptée par Me Nejib Chebbi, président du Parti démocratique progressiste (PDP). Constatant que : « le pouvoir a vidé cette double échéance de son contenu électoral. il a ouvert, par les réformes constitutionnelles, la voie à une nouvelle présidence à vie [et à] la reproduction d’un système de parti unique, vieux de 50 ans dans notre pays », il confirme que le PDP proposera un candidat aux élections présidentielles car : « c’est une manière de défendre notre droit, [de] protester de manière active contre l’exclusion qui nous frappe (au nom de la loi !) et [de] présenter un programme alternatif. Nous ne nous faisons aucune illusion. Nous serons exclus, comme le reste de nos concitoyens d’ailleurs. A la veille de la période électorale nous appellerons à boycotter ces simulacres d’élections qui n’ont rien de légitime. » Concernant les élections législatives, il précise que son parti : « [présentera] des listes dans les 25 circonscriptions [que compte la Tunisie]. Pour nous il y a là une occasion de mener une lutte sur le terrain, faire connaître notre programme et défendre les urnes (…) Nous dénoncerons tous les dépassements que nous aurons constatés et contesterons les résultats de ces élections. »

D’autre part, une troisième stratégie a été élaborée par l’avocat indépendant, Ayachi Hammami. Constatant que le Code électoral ne permet ni au CPR (non reconnu), ni au PDP (non représenté au Parlement) de présenter des candidats aux élections présidentielles, il propose que l’opposition « progressiste » parraine, en bloc, la candidature d’un militant d’Ettajdid (anciennement Parti communiste tunisien). Mais, la longue compromission d’Ettajdid avec le pouvoir et son ralliement tardif à l’opposition (réellement) contestataire, risquent de faire tuer dans l’œuf cette démarche « légaliste ».

De toutes façons, les stratégies des uns et des autres pourraient se buter sur un problème de calendrier. La concomitance entre les échéances électorales tunisiennes et les élections présidentielles aux États-Unis risque de détourner l’attention des médias internationaux du cas tunisien. Ce qui serait « pain bénit » pour un pouvoir qui n’apprécie guère les critiques régulières de la presse étrangère à son égard.

Taïeb Moalla*


* L’auteur est un ancien correspondant, en Tunisie, du journal belge Le Soir. Il achève une maîtrise en communication publique à l’Université Laval (Québec). Son mémoire porte sur « les stratégies de communication de l’opposition tunisienne. »