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Tchad : les jours sont comptés pour le président Déby

Philippe VIEL, 27 janvier 2006

L’année 2005 fut des plus difficiles pour le président tchadien, Idriss Déby. Les défections au sein de son parti, de son gouvernement et de l’armée se multiplient. Certains d’entre eux ont formé plusieurs groupes rebelles bien armés, stationnés aux limites du Darfour. Et, dernier coup dur, Déby a perdu les derniers versements du projet pétrolier financé par la Banque mondiale, totalisant 124 millions (dollars US), après avoir modifié dans la controverse la loi sur l’utilisation des revenus pétroliers.

Alors que perdure la crise humanitaire au Darfour, où les combats entre les milices Janjaweed et les groupes d’insurgés soudanais ont provoqué le déplacement de plus d’un million de civils, de nouveaux groupes rebelles tchadiens viennent envenimer la crise. Décidés d’en finir avec le régime d’Idriss Déby, ils lui reprochent son népotisme, et tentent de tirer parti de l’isolement d’un président critiqué de toute part. Malgré la résistance de l’armée tchadienne, plusieurs villes et villages sont sous leur contrôle, accentuant une crise humanitaire déjà catastrophique.

Récemment critiqué par l’ONU pour laisser transiter des armes destinées aux rebelles soudanais du Darfour, le gouvernement tchadien accuse aujourd’hui le Soudan d’appuyer les dissidents tchadiens. Différents acteurs régionaux ont été interpellés, que ce soit Mouammar Khadafi, médiateur dans cette nouvelle crise, ou la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Une rencontre du CEMAC a d’ailleurs eu lieu le 4 janvier dernier pour aborder cette situation instable qu’engendrent les multiples agressions armées et l’afflux massif des réfugiés soundanais en territoire tchadien. À la sortie de la réunion, la CEMAC a exprimé sa « profonde préoccupation au regard de l’ampleur et du caractère récurrent des attaques et autres incursions d’éléments armés au Tchad, ainsi que de leurs répercussions éventuelles sur les autres pays membres de la CEMAC, notamment sur la République centrafricaine. »

Amis d’hier, ennemis d’aujourd’hui

L’origine du pouvoir tchadien est étroitement liée à la crise actuelle. En effet, le coup d’État qui a porté Déby au pouvoir s’était préparé à l’est du pays, d’où provient la majorité des dirigeants tchadiens, d’origine zaghawa. Ce coup de force a été soutenu par le président soudanais Omar Hassan Al-Bachir, encore à la tête de l’actuel gouvernement à Khartoum.

Anciens alliés de Déby, les groupes armés zaghawa composent maintenant la majorité des insurgés tchadiens, terrés à la frontière soudanaise. Ils critiquent, entre autres choses, les nombreux problèmes engendrés par la mauvaise gestion des ressources financières. Alors que le gouvernement peut compter sur une importante rente pétrolière, la population tchadienne vit dans la misère. Le paiement des salaires tardent constamment, et les investissements promis en santé et en éducation n’ont pas encore vu le jour.

Les insurgés n’ont surtout pas apprécié les modifications constitutionnelles qui permettront à Déby de briguer un troisième mandat - la Constitution antérieure le limitait à deux. Soumis à un référendum qui a été largement boycotté par la population en juin dernier, les changements ont néanmoins été entérinés. Son état de santé se détériorant, Déby doit toutefois changer sa stratégie, lui qui tente maintenant d’assurer sa succession par son fils, Brahim Déby.

Jouer avec le feu

La menace que représente les rebelles ont forcé Déby à renforcer sa sécurité. Afin de dégager les ressources financières nécessaires, le président a dû modifier la loi portant sur la gestion des revenus pétroliers. La rente des puits du sud du pays, dont la production doit atteindre 200 000 barils par jour pour les trente prochaines années, ont depuis 2003 doublé les revenus du gouvernement. La loi en question obligeait celui-ci à investir en santé et en éducation, tout en conservant 10 % des revenus pétroliers pour les générations futures. En modifiant cette loi, Déby contrevenait aux accords signés avec la Banque mondiale. Celle-ci a donc pris la décision de cesser ses versements au Tchad et de geler certains comptes bancaires reliés au projet.

Considéré comme le plus important investissement en Afrique subsaharienne, le projet d’exploitation du pétrole tchadien a été approuvé par la Banque mondiale le 6 juin 2000. Le projet est sous l’égide d’un consortium constitué par Exxon Mobil, Chevron et Petronas. Aux yeux de Paul Wolfowitz, nouveau président de la Banque, ce projet devait être un modèle de gestion et de bonne gouvernance. Les récentes actions du gouvernement s’ajoutent néanmoins à une longue liste de reproches adressés par la société civile tchadienne.

Ces 124 M$ en moins creusent le gouffre économique à l’intérieur duquel le Tchad se retrouve. Les caisses du gouvernement sont vides, sa dette extérieure ne fait qu’augmenter et la corruption règne partout dans le pays. En effet, le Tchad a été désigné le pays le plus corrompu de la planète, selon le rapport 2005 de Transparency International, ex aequo avec le Bangladesh.

Alors que les tensions entre le Tchad et le Soudan atteignent leur paroxysme - le Tchad a décrété en décembre l’état de belligérance avec son voisin - le Sommet de l’Union africaine (UA) se tient cette semaine. La rencontre a bel et bien lieu à Khartoum, malgré les vives protestations du président Déby. La tradition à l’UA veut que l’hôte du sommet annuel soit élu président pour l’année à venir. Les délégués ont plutôt choisi Denis Sassou-Nguesso du Congo-Brazzaville, évitant ainsi de voir le président soudanais Al-Bashir à la tête de cette organisation qui compte 6000 soldats dans son propre pays.