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Singapour, un État policier

Daniel Goh, 2 novembre 2006

SINGAPOUR - Que la rencontre triennale du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale se soit tenue le 11 septembre dernier, le jour même du cinquième anniversaire de l’attaque des tours jumelles, n’est peut-être qu’une coïncidence. Pourtant, le choix du moment et du lieu de cette réunion semble souligner la propension néoconservatrice à conjuguer libéralisation économique et sécurité nationale.

Pour cet événement, 10 000 policiers et militaires ont été mobilisés. Des policiers lourdement armés ont patrouillé tant les rues du centre-ville de Singapour que des banlieues situées loin de l’établissement qui abritait la rencontre. Les citoyens ont été soumis à des contrôles arbitraires et la surveillance de la société civile a augmenté d’un cran.

Les 20 000 membres de l’élite mondiale de la finance, rassemblés dans la petite cité-État, ont quant à eux été reçus comme des rois. Les tapis rouges ont été déployés à l’aéroport, les citoyens singapouriens étaient encouragés à sourire en permanence et des fleurs ont été plantées pour orner les rues récemment repavées du centre-ville. Un spectacle présentant l’héritage multiculturel de Singapour a été conçu pour accueillir les délégués et une exposition de Salvador Dali a été organisée afin de coïncider avec la tenue de la rencontre. Pour ajouter au surréalisme de cette façade cosmopolite, près d’un demi-million de dollars américains ont été consacrés à la réalisation d’un spectacle théâtral avant-gardiste nécessitant la participation d’une centaine d’artistes asiatiques. Nommée Diaspora, cette pièce illustre l’expérience asiatique en matière de migration et l’impact que ces déplacements ont sur la culture à l’ère de la mondialisation. Elle évoque également la place que doit avoir Singapour dans ce monde globalisé. Comme le directeur de ce spectacle l’expliquait, la pièce évoque « Singapour qui devient un citoyen du monde ».

Singapour n’est pas étranger à la mondialisation. En 1819, une époque antérieure à la compétition capitaliste du libre-échange telle qu’on la connaît, Stamford Raffles, de la Birtish East India Company, découvre ce qui deviendra plus tard le Singapour moderne. L’île, nichée à l’extrémité de la péninsule Malaise, occupe une position stratégique à la principale jonction de la route utilisée pour le transport maritime chinois. Le port colonial se transforme rapidement en un empire cosmopolite qui attire les immigrants en provenance de la Chine, de l’Inde, de la Malaisie et des îles indonésiennes environnantes.

Après la Deuxième Guerre mondiale, au cours de la lutte épique pour la décolonisation, le mouvement radical fabianiste, composé de Singapouriens éduqués, s’associe à la gauche anti-coloniale. Les fabianistes en sortent victorieux, non sans avoir écrasé leurs alliés de la gauche. Au lendemain de l’indépendance de 1965, en tirant avantage des besoins croissants de l’économie américaine alors que la guerre au Viêt-Nam fait rage, l’élite au pouvoir parvient à combiner ses idéaux sociaux-démocrates avec une industrialisation orientée dans les exportations. Des politiques sociales (santé, éducation, logement social) sont mises en oeuvre. Parallèlement, le gouvernement attire les investissement japonais et occidentaux, tout en s’assurant le contrôle de certains secteurs clés par l’entremise de ses entreprises publiques.

Autoritarisme

Le succès de cette stratégie de développement économique permet à Singapour d’intégrer, avec la Corée du Sud, Taiwan et Hong Kong, le club sélect des tigres asiatiques. Mais alors qu’en Corée du Sud et à Taiwan les luttes des étudiants, des ouvriers et de la classe moyenne poussent ces nations sur la voie de la démocratisation, l’élite singapourienne abandonne son socialisme démocratique pour l’autoritarisme.

Dans les années 1980 et 1990, le gouvernement autoritaire se braque contre toute forme d’opposition politique. Harcelés juridiquement, les militants de la classe moyenne et les dissidents politiques sont poussés à la faillite, ou encore placés en détention sans aucune forme de procès. Les organisations de défense des droits humains et les dirigeants occidentaux accentuent la pression pour que l’élite singapourienne mette fin à cette situation. Mais le gouvernement parvient à absorber les demandes de démocratisation en développant une idéologie basée sur les « valeurs asiatiques ». L’humanisme universel et les droits civiques sont ainsi rejetés au profit d’un communautarisme conservateur, soi-disant fondement des sociétés asiatiques. En décembre 2005, l’ancien premier ministre Lee Kuan Ywe, père de l’actuel premier ministre, affirmait au magazine Time : « Nous [...] avons une culture différente, une façon différente de faire les choses. L’individu n’est pas la pierre d’assise de notre société. C’est la famille, la famille élargie, le clan et l’État. »

En dépit de son autoritarisme, les démocraties occidentales ont considéré que la situation de Singapour était acceptable puisque l’élite au pouvoir adoptait complètement la logique de la mondialisation économique. L’élite a donc pu continuer d’attirer les investissements occidentaux avec des politiques financières généreuses et en appuyant fermement les initiatives de libre-échange et de libéralisation économique. Par l’entremise de ses sociétés d’État, qui investissent massivement dans les zones de libre-échange de l’Asie du Sud-Est, Singapour parvenait également à s’implanter en tant qu’acteur économique majeur. Pendant ce temps, le gouvernement adoptait des programmes de « workfare », similaires à ceux des États-Unis et de l’Angleterre, afin de diminuer le taux de chômage.

Bref, Singapour adopte le comportement des sociétés occidentales développées, à l’exception d’un aspect : un État policier, sans remparts démocratiques. La récente réunion du FMI et de la Banque mondiale a mis de l’avant cette caractéristique. Le régime s’est attiré les foudres de la communauté internationale lors de l’arrestation de 27 membres de la société civile, pourtant accrédité par le FMI et la Banque mondiale. D’autres militants ont été déportés ou tout simplement refoulés à la frontière. Les manifestations pacifiques ont été jugées par les autorités comme étant « une menace pour la sécurité de Singapour », plaçant ainsi le mouvement altermondialiste sur le même pied que les groupes terroristes.

L’ironie est survenue lorsque le président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz, et George W. Bush ont cyniquement pris le parti des activistes et critiqué ouvertement l’autoritarisme du gouvernement de Singapour. Néanmoins, le gouvernement a maintenu l’interdiction des protestations, et seulement quelques délégués internationaux ont pu manifester dans un petit coin étroitement surveillé du centre des congrès. Non sans clin d’œil, les groupes de la société civile internationale ont préféré tenir leur contre-sommet sur l’île voisine de Batam (Indonésie), récemment transformée en zone franche pour les industriels de Singapour.

Mais c’est probablement de ses propres citoyens que le régime a le plus peur. Lors des élections de mai dernier, le parti au pouvoir a gardé le quasi-monopole du parlement - mais les votes recueillis ont diminué considérablement, en passant de 75 % à 66 %. Les classes moyennes ouvrières, de plus en plus désillusionnées et souhaitant un retour à la social-démocratie, ont d’ailleurs voté en majorité pour deux petits partis d’opposition.

Durant les célébrations soulignant l’indépendance nationale en août dernier, le premier ministre Lee Hsien Loong affirmait « construire une société plus ouverte qui encourage les débats publics ». Un mois plus tard, la tendance s’était pour le moins renversée.


Singapourien, l’auteur est sociologue.