Journal des Alternatives

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Savoirs en action

Delphine Denoiseux, 5 janvier 2010

Confronter le public à ses connaissances et à ses doutes permet de comprendre que la science n’a pas le monopole de la vérité mais qu’elle est une démarche en cours. Depuis 2000, l’Association francophone pour le savoir (Acfas) l’illustre une fois par an en conviant des chercheurs de toutes disciplines et des étudiants au cégep à participer au « Forum international science et société ». Cette année, l’événement s’est tenu au Cégep Limoilou à Québec et a réuni 270 cégépiens, 38 professeurs et 16 chercheurs, le temps d’une fin de semaine. Si cette plate-forme a le mérite de traiter d’enjeux propres à la science et à la société, faut-il pour autant la considérer comme une initiative promouvant l’implication citoyenne voire l’ « action » ?

La particularité de l’édition 2009 du Forum international science et société tenait au fait qu’elle proposait six ateliers relevant de matières diverses et ayant connu des mutations importantes durant la dernière décennie. Génétique, cerveau, crises écologiques et financières, sciences judiciaires, climatologie et astronomie ont donné lieu à un dialogue entre des experts québécois et français et des cégépiens provenant des quatre coins du Québec.

Seize scientifiques sont donc venus échanger autour des enjeux rencontrés dans leur travail et de l’essor de connaissances et de technologies qu’ils encouragent par leurs recherches mêmes. Il a été, entre autres, question des avancées permettant de « bricoler » une molécule d’ADN, d’observer les astres sous toutes leurs facettes, de répondre aux pratiques criminelles par la cybersurveillance ou l’analyse génétique d’échantillons biologiques, de manipuler biochimiquement les émotions, de tirer profit d’une crise pour réorienter le développement d’une société, de mesurer la fonte de l’Arctique, etc. Autant de prétextes pour penser comment agir sur le monde.

Cégep, l’âge du réseautage

« J’ai suivi un premier cégep en sciences humaines. Dès mon entrée à l’université, j’ai su que cette filière ne me convenait pas », explique une étudiante lors du Forum. « Si j’avais participé à ce Forum science et société lors de mon premier cégep, j’aurais réévalué mon premier choix plus tôt ».

En s’adressant prioritairement aux collégiens, le forum a pour objectif de les amener à réfléchir sur les enjeux de la science et sur leur capacité à agir sur le monde. Mais comment ouvrir les portes à un débat constructif ? En conviant des chercheurs curieux, passionnés et créatifs à venir réfléchir et puiser des questions en terrain cégépien. « A cette étape de leur formation, il est essentiel pour les étudiants de résister aux pressions parfois conservatrices de certains milieux trop conformistes. Rencontrer les bonnes personnes et lire les bons auteurs font nécessairement partie de ce cheminement » indique André Brahic, professeur et astrophysicien français au Commissariat à l’énergie atomique.

Un forum comme celui-ci peut être vécu comme une expérience structurante permettant aux étudiants de mieux définir leur parcours professionnel. « Les rencontres sont des révélateurs » complète André Brahic. Elles forcent les sujets à se situer, à se positionner. Participer à un forum « scientifique » permet également de développer ou d’enrichir un réseau de contacts. Dans cette optique, l’événement constitue une plate-forme idéale pour créer des liens entre gens de mêmes idéaux.

Nouveaux savoirs, un terreau fertile pour l’action

« Faire de la recherche peut être considéré comme un passage à l’action, une participation directe au changement social, commente Johanne Lebel, directrice du forum. Ainsi, pour les étudiants, ce contact direct avec ces chercheurs dont la découverte est le métier est une expérience mobilisatrice en soi ».

Un forum est un espace d’apprentissage collectif. Chercheurs et cégépiens ont interrogé les enjeux sous-jacents aux disciplines représentées. Par exemple, ils n’ont pas défini la question des crises environnementales et financières comme un phénomène isolé ou contemporain. « Nous avons abordé la notion de crises comme un phénomène global et plus profond, touchant à de multiples dimensions du savoir et à des pratiques humaines, renvoyant à la perception même de la crise, à son impact sur la psyché collective », explique Jean-François Blain, analyste québécois des politiques et des réglementations en matière d’énergie à l’Union des consommateurs. En abordant la question des crises, l’atelier a donc mis en évidence la nécessité de consolider les liens qui constituent une vie collective démocratique.

Par ailleurs, les participants de l’atelier crises se sont affranchis des constats pour amorcer un dialogue sur les pistes d’action. « Par les gestes que nous posons, nous participons chaque jour au système de fructification du capital qui caractérise notre société actuelle, poursuit Jean-François Blain. Mais nous pouvons également agir sur ce système, le modifier : séparer les pouvoirs financiers et politiques, assujettir fiscalement l’économie financière, garantir des processus et des institutions démocratiques indispensables à la planification intégrée des ressources, déterminer un projet social commun et reconstruire les liens qui constituent le socle de la vie en société ».

Chercheurs et Cégépiens : juges et parties ?

Mais appartenait-il aux chercheurs de sensibiliser politiquement les cégépiens ? « Certainement, affirme Johanne Lebel. Les chercheurs sont des citoyens comme les autres. Etant à la fine pointe de divers domaines de connaissances et développant une pensée analytique fondée sur le doute, ils sont bien placés pour discuter avec les étudiants sur les manières d’agir sur le monde ». Cette participation citoyenne des chercheurs est cruciale car il est de plus en plus difficile de distinguer la recherche de ses applications, la science étant désormais étroitement liée à l’économie et à l’industrie.

Les étudiants ont donc échangé avec des intervenants travaillant dans divers domaines de connaissance. « Ils se sont familiarisés avec différentes perspectives et idéologies et il appartenait à chacun d’entre nous de prendre une distance critique face à notre subjectivité » explique Jean-François Blain. Mais les conférenciers n’étaient pas pour autant chargés de mâcher le travail des cégépiens. « Les scientifiques sont les détectives du monde et les cégépiens de ce forum, nos juges. C’est à eux de prendre la substance qu’on leur livre pour en faire leur vie, leur conception, leur lucarne pour voir le monde », conclut André Brahic.

Si le Forum de l’Acfas a pour ambition de participer à la construction d’une société où la connaissance et la pensée critique sont des valeurs fondamentales, il faut considérer sa portée comme bien plus large car les cégépiens n’y ont pas été conviés en tant que témoins, mais en tant que citoyens à part entière. L’avenir n’appartient pas aux observateurs de salon mais aux citoyens déterminés. Et ceux-là n’ont pas le temps de se tourner les pouces.