Témoignage

Rivière en voie de disparition

jeudi 25 septembre 2008, par Alexis de Gheldere

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Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement vient de débuter les consultations concernant la construction par Hydro-Québec de quatre barrages sur la rivière Romaine de la Côte-Nord. Le journaliste-réalisateur, Alexis de Gheldere, est l’un des rares à avoir parcouru en canot ce cours d’eau de 712 km. 46 jours de voyage pour documenter l’une des dernières grandes rivières vierges du Québec. Il nous raconte son aventure de l’été.

Le courant est trop fort, le rapide trop puissant. « Tire la corde vers toi ! C’est ça, doucement. » Sur une des rives, Nicolas Boisclair et moi marchons l’un derrière l’autre, chacun tenant une corde de quinze pieds reliée à l’une des extrémités du canot pour le guider entre les obstacles. C’est la cordelle, technique moins connue que le portage ou le canotage, mais indispensable pour naviguer la Romaine, l’un des cours d’eau les plus difficiles de la province.

Des cordelles, on en a fait à la pelletée depuis plus de trois semaines. Mais celle-ci est différente. Nous entrons dans la zone qui sera affectée par le projet hydroélectrique de la Romaine. Nous sommes au km 263 par rapport à l’embouchure sur le fleuve St-Laurent (près d’Havre-Saint-Pierre) et ce rapide pourrait, dans quelques années, devenir intermittent.

Si le projet de quatre barrages hydroélectriques va de l’avant, la rivière sera inondée et transformée en réservoir sur 240 km. Selon le niveau de l’eau, qui variera de 16,5 mètres de hauteur derrière le barrage, ce rapide disparaîtra ou réapparaîtra, car il se situe à la limite en amont du réservoir.
Ce n’est pas le cas de la grande majorité des rapides que nous rencontrerons durant les quatre semaines qu’il nous reste : ils disparaîtront tous à quelques rares exceptions. Car qui dit barrage, dit réservoir. Exit les rapides. Or, d’après l’étude d’impact d’Hydro-Québec, la truite mouchetée (omble de fontaine) de la Romaine, amatrice d’eau vive, est appelée à disparaître en même temps que les rapides au profit de programmes d’implantation de salmonidés (ouananiche et touladi) qui préfèrent les plans d’eau calme.

Toujours l’hydroélectricité

Selon les prévisions d’Hydro-Québec, quatre grands ouvrages hydroélectriques (barrages, centrales, évacuateurs de crue, tronçons asséchés de rivière, etc.) seront construits entre 2009 et 2020 sur la rivière Romaine. À terme, 279 km2 de territoire seront inondés, 1550 mégawatts de puissance iront s’ajouter au réseau et une moyenne d’environ 1000 emplois auront été créés pendant une dizaine d’années.
Toutes les grandes rivières entre Tadoussac et Sept-Îles (Manicouagan, Outardes, Betsiamites, Sainte-Margue-rite) sont déjà harnachées. Faut-il poursuivre dans la voie hydroélectrique, déjà responsable de 97 % de la production d’électricité au Québec ? La diversification des sources de production énergétiques est-elle souhaitable ? À l’heure du développement d’autres filières de production énergétique renouvelable (éolien, solaire, biomasse, géothermie), serait-il opportun de les développer ici aussi et pas uniquement en Europe ?

Derniers témoins

Si le projet hydroélectrique a lieu, la Romaine deviendrait le 14e des 16 principaux cours d’eau du Québec à être harnaché à des fins hydroélectriques ou autres.

Déjà, on peut voir de nombreuses traces laissant présager l’avenir de la rivière : stations de mesure du débit, déboisements des lieux de barrages proposés, beaucoup d’étiquettes incrustées dans les troncs d’arbre ou dans le roc, et de nombreuses plates-formes d’atterrissage pour hélicoptères. Si le projet n’a pas encore franchi les dernières étapes d’audiences publiques, les préparatifs vont bon train, comme en fait foi le bourdonnement incessant des hélicoptères dès l’aube dans cette région sauvage.

On entend souvent parler de l’hydroélectricité comme d’une source d’énergie moins polluante qu’une centrale thermique au gaz ou au charbon, et c’est vrai. Il n’en demeure pas moins qu’elle a un impact profond sur le territoire. Entre une rivière qui coule librement et un chapelet de réservoirs stagnants entrecoupés de kilomètres sans eau, il y a peut-être une réalité moins propre que celle des publicités d’« énergie verte » des campagnes médiatiques du promoteur Hydro-Québec.

Impacts

Les habitants du territoire de la Romaine, outre les chasseurs, pêcheurs et rares Amérindiens, se nomment ours noirs, caribous, orignaux et loups. Ils ne parlent pas, mais s’expriment clairement par leurs comportements.
Le jargon scientifique nomme « fractionnement du territoire » un des impacts de l’inondation des rivières. Certaines espèces comme l’ours (nous en avons vu neuf spécimens) risquent de ne plus traverser la rivière transformée en réservoir, car sa largeur, nous apprend Hydro-Québec, sera multipliée par cinq à cent fois selon les endroits. L’ours noir peut nager (un ours a traversé la Romaine devant notre canot), mais dans le cas de l’orignal et du caribou des bois (espèce menacée selon le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada), c’est impossible.

Si la contamination au mercure des eaux des réservoirs est assez connue, ce n’est pas le cas d’autres facteurs. Par exemple, une série de barrages réduit la concentration de sédiments dans la rivière. Au lieu de descendre jusqu’à l’embouchure, où leur apport dans la chaîne alimentaire est essentiel, notamment au développement du phytoplancton, ces sédiments se déposent au fond des barrages, ce qui a pour effet de rendre moins productif (et nutritif) le delta de la rivière. À leur tour, les eaux plus pauvres en sédiments du delta voyagent dans le St-Laurent et affectent le Golfe. Ainsi, une étude du chercheur H.J.A. Neu démontre que la productivité des Grands Bancs de Terre-Neuve n’est pas uniquement liée à des pratiques de pêches abusives. Elle dépend aussi de la quantité d’eau douce charriée par le fleuve

St-Laurent et de la période de l’année où ces eaux sortent du fleuve (les barrages retiennent la crue printanière pour la relâcher en hiver, quand la demande d’électricité est en hausse).

Sur la ligne de partage des eaux

La rivière sur laquelle nous avons navigué prend sa source à la frontière du Labrador, ligne de partage des eaux qui vont vers le sud-est ou le nord-ouest. Pour y arriver, nous avons parcouru 212 km de lacs et de rivières à contre-courant en treize jours. Canot sur le dos, mouches qui piquent entre les doigts, longs portages pénibles sur sentiers inexistants, pieds instables sur roches glissantes, montage et démontage quotidien du campement, tournage d’un documentaire ; les efforts entrepris pour notre expédition sont énormes. La recherche du financement tout autant, sinon plus.

En contemplant ces sources de rivières, je ne peux m’empêcher de penser qu’en jouant à l’apprenti sorcier, le règne de l’homo industrialis, auquel j’appartiens, s’éloigne peut-être de sa propre source, de cet état harmonieux d’équilibre qu’il n’est pas aisé de modifier sans heurts. Tout l’art réside dans la façon de favoriser (ou rétablir) ces échanges au bénéfice de tous les membres des écosystèmes, humains et autres.
En grimpant au sommet dénudé d’une petite montagne, nous avons observé comme jamais la beauté dans laquelle nous nous trouvions. De petits sapins éparpillés sur le manteau uniforme du lichen de la taïga, un chapelet de lacs à l’infini, et ce sentiment d’intemporalité impossible à décrire.


L’auteur donnera une conférence le 24 octobre à 16 h 30 à la salle Marie-Gérin-Lajoie de l’UQAM dans le cadre du Festival international du film d’aventure de Montréal.
Informations : www.chercherlecourant.org. Largement autofinancé, le projet accepte les dons sur son site web.

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