Journal des Alternatives

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Résistance civile en Colombie : le cas de la communauté de paix de San José Apartadó

Clara RODRIGUEZ, 23 juin 2005

En Colombie, les populations amérindiennes, paysannes et afro-colombiennes directement touchées par le conflit armé que vit le pays depuis de nombreuses années ont décidé de réagir en créant des « communautés de paix ».
Il existe huit communautés de paix en Colombie, dont celle de San José de Apartadó. Les principes ou règles qui guident ces communautés sont : la non-collaboration avec les groupes armés quels qu’ils soient (guérilla, forces armées gouvernementales, paramilitaires) ; l’interdiction faite aux groupes armés d’entrer dans le territoire de paix ; l’interdiction de vendre ou de donner de la nourriture à aucun de ces groupes ; et le développement de projets d’autogestion.

San José de Apartadó est un village situé dans le département d’Antioquia en Colombie d’à peine 2 000 personnes. Cette petite communauté est particulièrement touchée par le conflit armé, où se retrouvent guérilla, forces armées colombiennes et groupes paramilitaires. Or, depuis que San José de Apartadó s’est déclarée communauté de paix en mars 1997, les hostilités des groupes armés ont augmenté au lieu de diminuer.

C’est que le village est situé dans une région bananière. La production de bananes pour l’exportation est une agro-industrie qui couvre plus de 20 000 hectares. Les conflits de travail entre les entrepreneurs à la tête des bananeraies et les travailleurs agricoles dans les années 1980 ont contribué à consolider le mouvement agraire, civique et syndical dans cette région. Le mouvement politique de l’Union patriotique, parti indépendant des libéraux et des conservateurs, y possède beaucoup de partisans. Entre 1988 et 1990, on calcule qu’à peu près 400 personnes ont été assassinées pour motifs politiques, dont des ouvriers et des leaders syndicaux et politiques. C’est ce que rapporte Gloria Cuartas, ex-mairesse de San José de Apartadó. Face à la naissance de ces mouvements sociaux très solides, les entrepreneurs, les grands propriétaires et les narcotrafiquants de la région, alliés aux forces militaires du pays, ont entrepris d’en éliminer les leaders, et ont procédé à des assassinats collectifs pour intimider la population et détruire la mobilisation sociale comme toute alliance avec la guérilla. C’est ce que souligne le dernier rapport sur la violence dans cette région, paru en 1991.

Depuis le 23 mars 1996

C’est en 1996 que les représentants du diocèse d’Apartadó ont recommandé aux villageois de San José de Apartadó de se constituer en communauté de paix. Ce qu’ils ont fait. Mais dès l’annonce par le village de sa constitution en communauté de paix, le 23 mars 1997, les actes de violence perpétrés à leur endroit par les forces armées et les paramilitaires se sont intensifiés. C’est qu’ils ne tolèrent pas que la communauté leur nie le droit de circuler librement sur son territoire. Le père Javier Giraldo, qui accompagne la communauté depuis quelques années, raconte qu’un barrage a été érigé quelques jours seulement après le 23 mars, afin de contrôler la circulation des membres de la communauté. Leurs provisions ont été saccagées et certaines personnes ont été retrouvées mortes ou portées disparues. Les membres de la communauté assassinés ont été revêtus d’habits de guérilleros avant d’être déposés à la morgue de Apartadó en qualité de « guérilleros morts ». Une procédure appelée « légalisation des morts » par les troupes officielles de l’armée.
Les généraux de la Brigada XVII de l’armée n’ont quant à eux jamais reconnu l’existence d’un barrage paramilitaire dans la région, malgré le fait que de nombreuses organisations de droits humains nationales et internationales l’aient confirmée après vérification. De son côté, le gouvernement actuel, dirigé par le président Alvaro Uribe Vélez, prétend que les communautés de paix cachent des guérilleros et qu’elles collaborent à la guérilla.

Le dernier incident grave survenu à San José de Apartadó s’est produit le 21 février 2005 quand huit membres de la communauté ont été assassinés. Parmi eux, des mineurs âgés de 17, 11, 6 et 2 ans. Le leader de la communauté, Luis Eduardo Guerra, l’ex-mairesse de San José de Apartadó, Gloria Cuartas, et le père Javier Giraldo ont dénoncé l’implication des forces armées dans ces assassinats, devant la Chambre des représentants. L’un de ceux-ci a répondu en dénaturant les faits, en favorisant les agresseurs et en garantissant l’impunité. À la suite de quoi, plusieurs parlementaires ont décidé de présenter le cas devant la Cour pénale internationale.
Les agressions envers la population de San José de Apartadó continuent. Récemment, les paramilitaires ont exigé des membres de la communauté qu’ils leur vendent leurs terres, les menaçant de les occuper d’une manière ou d’une autre. Selon Gloria Cuartas, les intérêts économiques sont très grands dans cette région, car il s’agit d’une zone frontalière avec le Panama et qu’il s’y trouve d’immenses ressources naturelles. Un projet de création d’une zone de libre-échange contribue à créer des stratégies de contrôle territorial, de la part du pouvoir économique régional, provoquant le déplacement de la population et affaiblissant toute expression démocratique. Quant à la condamnation des violations des droits humains survenues à San José de Apartadó, étant donné que la justice colombienne ne répond pas, ça sera à la Cour pénale internationale de le faire.