Journal des Alternatives

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Répression en Tunisie

Karine Gantin , 25 septembre 2008

Des morts, des disparus ainsi qu’une centaine de personnes en prison. Voilà le triste bilan de la révolte du bassin minier de Gafsa, qui a duré près de six mois, plus tôt cette année. Cet événement majeur de l’histoire sociale contemporaine du Maghreb se solde actuellement par une grave répression de la population et des leaders syndicaux, par les autorités tunisiennes.

De janvier à juin 2008, à quatre cents kilomètres au sud-ouest de Tunis, la population du bastion ouvrier de Gafsa a mené une importante révolte bien organisée, qui constitue un choc social important pour la Tunisie. Elle a été déclenchée début janvier par la publication des résultats du concours d’embauche de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG), l’unique moteur économique de la région. Jugeant frauduleux ces résultats, de jeunes chômeurs occupèrent alors le siège régional de la centrale syndicale à Redeyef avec les veuves des mineurs et leurs familles, qui installèrent leurs tentes devant le bâtiment. Le mouvement s’est étendu rapidement : ouvriers, chômeurs, étudiants et habitants ont multiplié à leur tour les grèves et les actions, en dépit du siège des villes par les forces de police. Au fil des mois, la mobilisation a tenu, rageuse et fière : sit-in des familles des invalides de la CPG et des morts à la mine, actions des ouvriers licenciés, occupations diverses, rassemblements et désignation d’un collectif de représentants.

Le siège local du syndicat de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), en plein centre-ville de Redeyef, a été réquisitionné par les contestataires, au nez des autorités. Celui-ci est alors devenu le quartier général des habitants en révolte. Au rez-de-chaussée du local, le café a servi d’agora permanente. La nuit, les jeunes ont patrouillé dans Redeyef par petits groupes pour la protéger, après avoir sonné le rassemblement à l’aide de pierres cognées contre les structures métalliques d’un pont. Le ton général a reflété une impressionnante cohésion populaire que les forces de l’ordre n’ont pas réussi à rompre, en dépit de l’encerclement militaire et policier de la ville.

Contre la corruption et le clientélisme du régime

Sur fond de grande pauvreté et de flambée des prix, la population protestait contre la corruption d’un système local népotique, contre une politique de l’emploi injuste, et elle réclamait l’ouverture de négociations pour l’avenir de la région.

Les villes du bassin minier de Gafsa (Redeyef, Oum Larayes, Metlaoui, El Mdhilla...) vivent de la Compagnie des Phosphates de Gafsa depuis le temps de la colonisation. Au cours des 25 dernières années, la CPG a réduit d’environ 75 % les effectifs, dans une région où le chômage frapperait officiellement 30 % de la population active, le double du taux national. Autour de la compagnie gravitent de nombreuses entreprises de sous-traitance, avec leurs emplois précaires et sous-payés. Longtemps, la stabilité de la région était maintenue grâce à une petite redistribution des bénéfices énormes que génère l’industrie phosphatière. Celle-ci se réalisait grâce à de subtils équilibres claniques et familiaux, orchestrés par les dirigeants régionaux de la centrale syndicale de l’UGTT et du parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). Or, la diminution progressive des ressources et la généralisation de la corruption, alors même que flambe le cours international du phosphate, ont rompu ces équilibres et généralisé le clientélisme, dont la direction régionale de l’UGTT est devenue le premier représentant local.

La force pour écraser la résistance

Le pouvoir a répondu par une dure répression, rendant le mouvement exsangue, privé de ses leaders et de ses jeunes. Dès le début, des familles ont été brutalisées, leurs biens saccagés. Le déploiement d’unités blindées de l’armée a renforcé le siège du bassin minier durant le mois de juin. L’escalade de la violence d’État s’est manifestée par l’utilisation de balles, par la multiplication des enlèvements de jeunes pour interrogatoire et emprisonnement, et par des ratissages militaires dans les montagnes environnantes en vue de retrouver ceux qui tentent d’échapper à la torture.

En arrêtant fin juin plusieurs dirigeants du mouvement de protestation qui touche la ville de Redeyef, en les inculpant de délits graves, en conduisant des interrogatoires musclés, le pouvoir tunisien a réussi à affaiblir radicalement la mobilisation. Quelques mesures finalement annoncées durant l’été par le pouvoir central à Tunis promettent des investissements. Mais on compte plus d’une centaine d’arrestations, des disparitions et quelques morts. Les emprisonnements et les harcèlements policiers se poursuivent dans tout le pays, même contre des avocats et des journalistes. Des immigrés qui ont participé aux manifestations de soutien en France ont aussi été interrogés, harcelés et menacés en Tunisie pendant leurs vacances estivales.

L’opposition à Tunis, ainsi que des comités de soutien en Europe se battent pour casser le blocus de l’information et pour défendre les prisonniers et leurs familles. Pourtant, la société civile tunisienne, passée depuis longtemps sous le rouleau compresseur de la répression, peine à réagir au-delà de téméraires poignées de défenseurs des droits humains. Seule une forte campagne de solidarité nationale et internationale, ou une extension de la contestation à d’autres régions, pourraient desserrer l’étau du régime ultrabrutal du président Ben Ali.

Le premier Forum social maghrébin, qui s’est déroulé fin juillet au Maroc, a ciblé juste. Il a fait des luttes du bassin de Gafsa un emblème des luttes sociales maghrébines et de la nature répressive du pouvoir tunisien. L’enjeu : produire une solidarité immédiate face à la répression terrifiante, mais aussi saisir le sens politique des luttes les plus récentes au Maghreb, de Gafsa à Sidi Ifni au Maroc, et bien d’autres moins médiatisées. Le but est aussi de dénoncer l’information dominante : celle qui tend à faire l’impasse sur ces « révoltes du pauvre », perçues comme le contrepoint malheureux des ajustements économiques nécessaires à la modernisation, voire comme justifiant paradoxalement l’alliance des pouvoirs occidentaux avec les régimes répressifs du Sud.