Journal des Alternatives

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Ratzinger : un retour vers le passé

Frei BETTO, 30 mai 2005

NDLR : La nomination du pape Joseph Ratzinger a créé un certain émoi, voire un certain malaise, au sein de l’Église catholique. De nombreux fidèles s’expliquent difficilement l’élection, dans un monde en pleine mutation, d’un cardinal aux convictions « conservatrices » tant au plan religieux qu’au plan social. Cette nomination est encore plus mal accueillie au sein du courant dit de « la théologie de libération ». Ce courant regroupe ceux et celles qui souhaitent que l’Église s’inscrive activement en solidarité avec la lutte des pauvres et des exclus pour une transformation radicale des rapports sociaux axée sur une meilleure répartition de la richesse et une plus grande justice sociale. Nous vous présentons ici le point de vue d’un des leaders du courant de la théologie de libération, Frei Betto.

L’élection à la papauté du cardinal Joseph Ratzinger donne le signal inquiétant que la direction de l’Église catholique se retrouve plus confuse et perdue de ce que l’on peut imaginer. Le contraire de la peur, ce n’est pas le courage, mais bien la foi. Plusieurs cardinaux semblent plus imprégnés par la peur que par la foi. Élire comme pape l’homme responsable de l’orthodoxie de l’Église, le chef de l’ancien Saint-Office, constitue un geste de retrait et de défense face à un monde perturbé qui attendrait de Rome autre chose qu’anathèmes, censures, méfiances et exclusions.

Ratzinger a été un théologien modéré, ouvert au dialogue interreligieux et à la science moderne ainsi qu’à la contribution des théologiens protestants à une meilleure compréhension de la Bible, jusqu’au moment où il a quitté l’Allemagne pour assumer, à Rome, la fonction de grand inquisiteur. Durant la période où il a présidé la Congrégation de la Doctrine de la foi, il a condamné 140 théologiens catholiques, entre lesquels se trouve (le brésilien) Leonardo Boff. Il est obsédé par le fantôme de Nietzsche qu’il identifie à la culture post-moderne.

On pourrait croire à une blague aujourd’hui quand on se rappelle qu’au XIXe siècle le pape Pie IX (1846-1878) avait condamné la liberté de pensée et d’opinion, l’enseignement laïque, le progrès, et même la lumière électrique ! Pour celui-ci, le monde moderne se forgeait dans les ateliers du diable. Auteur du Syllabus des Erreurs, catalogue des condamnations ecclésiastiques, il s’opposait à l’État autonome et laïc et, en 1850, il interdit aux Juifs de Rome de témoigner contre des chrétiens dans des procès civils et criminels, de posséder des biens immeubles, d’avoir accès à l’école publique et à l’université, sauf en médecine.

Je crains un tel recul sous le pontificat de Ratzinger. Dans son dernier sermon comme cardinal, juste avant l’ouverture du conclave, il a lancé sa candidature en exprimant clairement sa pensée : il accuse la culture occidentale de relativisme, condamne le marxisme, le libéralisme, l’athéisme, l’agnosticisme et le syncrétisme (1), comme pour insister sur le fait qu’il n’accepte ni le pluralisme culturel et religieux, ni la diversité des cultures et qu’il rêve toujours d’une Église institutionnellement souveraine entre les peuples et les gouvernements, qui impose à tous ses valeurs et ses normes de comportement. C’est le retour à la Chrétienté alors que l’Église régnait sur le Moyen-Âge.

Avant de condamner les expressions légitimes de la culture moderne, Ratzinger ferait bien de se demander dans quelle mesure l’Église a échoué dans l’évangélisation de l’Europe où les temples sont davantage remplis de touristes que de fidèles. Pourquoi l’Église n’a-t-elle pas été la première à défendre les victimes de la révolution industrielle plutôt que le marxisme ? L’athéisme et l’agnosticisme ne sont-ils pas le fruit de notre manquement à témoigner de l’Évangile ? Et comment quelqu’un au Vatican est-il capable de parler de syncrétisme, alors que là même se mêlent des protocoles et une étiquette issus de l’Empire romain et de la noblesse européenne ? Le titre de « Souverain pontife » est un emprunt païen fait aux empereurs romains.

J’ignore si le nouveau pape possède une sensibilité sociale. La figure du pauvre et la tragédie de la pauvreté ne sont pas des thèmes récurrents dans ses déclarations et ses écrits. Mais je demande à Dieu qu’il lui garde l’habitude de méditer sur les paroles et actes de celui qui est le paradigme par excellence de la foi chrétienne : Jésus de Nazareth a préféré aimer plutôt que de condamner, il a assumé la défense de la femme adultère, n’a prononcé aucun sermon moralisateur à la Samaritaine qui vivait avec son sixième homme, il a guéri une femme syrienne, s’est identifié avec les plus pauvres, les affamés, les migrants, les malades et les opprimés, il n’est pas resté indifférent à la multitude affamée, et il a enseigné que gouverner n’est pas commander, mais bien servir.

Le fait d’avoir adopté le nom de Benoît XVI ouvre une brèche d’espérance. En général, cela indique l’intérêt du nouveau pontife de donner suite à l’œuvre de son prédécesseur du même nom. Benoît XV, pape entre 1914 et 1922 était un homme ouvert. Il a mis fin à la persécution contre les « modernistes », a mis en valeur l’œcuménisme, a promu le dialogue entre catholiques et anglicans, s’est montré intéressé aux Églises orientales et, surtout, a combattu le colonialisme et à lutté avec ardeur pour la fin de la Première guerre mondiale.

Fasse le Ciel que le nouveau pape réussisse à descendre du piédestal de l’académisme théologique et se transforme en pasteur, en embrassant le plus évangélique et le plus oublié des titres du pape : « Serviteur des serviteurs de Dieu ».


Point de vue, une publication du Comité de solidarité de Trois-Rivières.

Sao Paulo, le 21 avril 2005