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Qui a peur de l’indépendance du Kosovo ?

Adam NOVAK, 26 avril 2007

Au cours des prochaines semaines, les Nations unies approuveront vraisemblablement l’indépendance du Kosovo. Il n’y a pas si longtemps, la nouvelle aurait été accueillie comme une catastrophe. Aujourd’hui, il n’est plus rare d’entendre dire que l’indépendance de la province serbe à majorité albanaise pourrait contribuer à pacifier la région.

Pour une fois, du moins en ce qui concerne le Kosovo, la politique étrangère de l’Union européenne (UE) semble claire. Et même responsable, par-dessus le marché. Les dirigeants de l’Union ont récemment accepté le principe de l’indépendance du Kosovo, assorti de la promesse d’ouvrir sans délais les négociations sur son entrée éventuelle dans l’Union européenne. Mais Bruxelles a aussi clairement lié chaque étape vers l’intégration à l’UE au respect des droits des minorités, en particulier pour les Serbes. Ces derniers représentent pas moins de 20 % des deux millions d’habitants du futur pays.

L’Union européenne s’est aussi engagée à financer la présence d’observateurs au sein des corps de police, en plus d’assumer les frais de certains programmes visant à favoriser la réconciliation et l’intégration des minorités. Certes, les Européens ne sont pas naïfs. En Serbie, l’indépendance du Kosovo, considéré comme le berceau de la nation serbe, ne manquera pas de causer beaucoup d’émoi. Mais dans la mesure où la Serbie se contentera d’émettre des protestations verbales, plutôt que de renouer avec son passé belliqueux, il apparaît entendu qu’elle bénéficiera d’une intégration accélérée à l’Union.

Une autre ex-République yougoslave, la Slovénie, fait déjà partie de l’Union européenne depuis 2004. Et la Croatie doit suivre en 2012.

Plus de carottes, moins de bâtons

Tout au long du processus de désintégration de la Yougoslavie et de l’Union soviétique, les États-Unis se sont toujours appliqués à isoler les républiques dominantes - la Serbie et la Russie - tout en essayant de recruter les nouveaux États indépendants comme alliés. À l’opposé, l’Union européenne a refusé d’humilier la Serbie. Surtout, elle a fait miroiter à toutes les anciennes Républiques yougoslaves la possibilité d’adhérer à son club sélect, à condition de reconnaître le tracé de leurs frontières mutuelles et de s’engager à reconstruire la coopération économique régionale.

Plutôt que de miser sur la force, Bruxelles mise plutôt sur le pouvoir d’attraction de l’Union, sur la coopération économique et sur les patientes négociations qui ont fini par caractériser toute la politique européenne. La récente sécession du Monténégro, accomplie sans heurts ni violence, constitue un succès européen à tous les points de vue. Peut-être pas très spectaculaire, il est vrai. Mais de loin préférable à la doctrine Bush en matière de politique étrangère...

Les Nations unies démontrent elles aussi une étonnante capacité à faire face à des situations compliquées, sur la base d’un traitement au cas par cas. Les membres non permanents du Conseil de sécurité ont ainsi rejeté le plaidoyer de la Serbie voulant que les frontières nationales ne puissent jamais être changées. La France et la Grande-Bretagne se sont aussi engagées à mettre sur pied un audacieux plan de reconstruction du Kosovo et de la Serbie, à travers l’Union européenne.

Il va de soi que des pays comme la Russie préféreraient que les Nations unies limitent le droit à l’indépendance à des territoires déjà organisés sur la base d’un État multinational (comme l’Ukraine, la Croatie ou le Québec) plutôt qu’à des sous-ensembles homogènes comme la Tchétchénie ou la partie kurde de la Turquie. En revanche, malgré ses réticences, la Russie conçoit que le Kosovo ne pourra jamais retourner sous administration directe de Belgrade.

Des dirigeants responsables

Dans le cas du Kosovo, les dirigeants régionaux ont aussi délaissé les discours incendiaires pour adopter des positions très responsables. Il y a une quinzaine d’années, les dirigeants de chaque portion de la Yougoslavie rivalisaient de démagogie nationaliste pour se tailler de petits empires. Aujourd’hui, leur principale préoccupation consiste à persuader Bruxelles d’accélérer l’intégration de leur pays à l’Union européenne, et à se livrer une concurrence féroce pour attirer les multinationales à coups de baisses d’impôt. Chacun se présente désormais comme la porte d’entrée des Balkans et de leurs 55 millions de consommateurs.

Désormais, pour chacune des anciennes républiques de l’ex-Yougoslavie, la paix semble offrir de meilleures perspectives que la guerre. Même la Serbie, la république qui a le plus perdue dans la désintégration de la Yougoslavie, pourrait utiliser le précédent du Kosovo afin d’obtenir une plus grande autonomie pour les Serbes de Bosnie-Herzégovine, un autre protectorat des Nations unies.
Même au Kosovo, plusieurs acteurs politiques ont su faire preuve d’intelligence, sans renoncer à leur objectif de créer un État indépendant. Déjà, ils avaient survécu à une décennie d’oppression sous la férule du dirigeant serbe Slobodan Milosevic, en créant un réseau parallèle d’écoles, de cliniques et de conseils municipaux. Depuis la fin de la guerre, en 1998, ils ont tiré profit du protectorat des Nations unies pour éliminer les derniers vestiges de la tutelle serbe. Par exemple, les jeunes Kosovars parlent désormais mieux l’anglais que le serbe.

En contrepartie, les politiciens kosovars ont toutefois reconnu que le traitement réservé à la minorité serbe constituerait l’étalon de mesure à partir duquel ils seraient jugés par la communauté internationale. Plusieurs politiciens libéraux, notamment l’ancien dissident Vetton Surroi, n’ont pas ménagé leurs efforts pour encourager les Serbes à se percevoir comme une composante de la société kosovar, plutôt que de se comporter comme un appendice de la grande Serbie.

« Parce qu’ils laissaient les autorités de Belgrade parler en leur nom, les Serbes du Kosovo finissaient par être perçus comme une sorte de cinquième colonne par la majorité albanaise. Cela empoisonnait les relations, explique Surroi. Il est dans l’intérêt de la majorité albanaise de faire en sorte que ses voisins de la minorité serbe construisent des institutions municipales et des associations culturelles solides. Il faut aussi les encourager à participer à tous les échelons de gouvernement. C’est la seule façon de prévenir de nouveaux conflits. »

Reste que le Kosovo abrite aussi une jolie collection d’extrémistes et de politiciens irresponsables. Difficile d’oublier qu’il s’agit de l’une des sociétés les plus violentes d’Europe. Autant du côté serbe que du côté albanais, des gens y sont encore lynchés pour avoir parlé la « mauvaise » langue en public. Mais la prolongation du protectorat des Nations unies ne constituait pas une solution. Elle ne pouvait que perpétuer les politiques irresponsables, puisque rien de tout cela ne prêtait vraiment à conséquence. Seule l’indépendance peut obliger les politiciens du Kosovo à faire face aux responsabilités qui accompagnent la direction d’un État, tout en conjurant les démons du passé.

L’Europe gagnante

L’intégration du Kosovo constituera une bonne nouvelle pour les relations interreligieuses et interculturelles en Europe. Tout comme leurs coreligionnaires de Bosnie, d’Albanie, de Macédoine et de Serbie, les musulmans du Kosovo ont développé une version originale de l’islam très imprégnée des valeurs européennes. Si on la compare avec la manipulation des symboles religieux à laquelle se livrent certains popes orthodoxes serbes ou certains prêtres catholiques croates - sans parler des imams nés à l’étranger qui dominent la vie musulmane en Europe de l’Ouest - les dirigeants musulmans des Balkans constituent d’ardents partisans de l’oeucuménisme, du respect et de la tolérance.

Plus d’un demi-million d’immigrants en provenance du Kosovo, soit environ un quart de la population de la province, se sont établis en Allemagne, en Suisse ou dans d’autres pays européens. Plusieurs y ont ouvert des boutiques, des restaurants ou de petites entreprises. La normalisation du statut du Kosovo ne peut qu’améliorer l’intégration de ces travailleurs. Elle améliorera aussi leur capacité à contribuer à la reconstruction de leur pays d’origine. Dans tous les pays pauvres, le financement en provenance de la diaspora joue toujours un plus grand rôle que l’aide au développement.

Les principaux perdants de l’indépendance du Kosovo seront sans doute les 300 000 Serbes qui ont quitté le Kosovo depuis que l’OTAN en a expulsé les forces loyales au régime de Belgrade, en 1999. Sans parler des milliers d’autres qui ne manqueront pas de quitter la province, si elle devient indépendante. Pour l’instant, l’avenir qui les attend en Serbie est loin d’être rose. Après deux décennies de bouleversements, le pays n’est pas en mesure de créer les emplois et les opportunités qui leur permettraient de se bâtir une nouvelle vie.

Même chose pour les 500 000 Serbes qui ont fui la Croatie ou la Bosnie lors de la sanglante désintégration de la Yougoslavie. Pour eux, les chances de retourner un jour à la maison paraissent bien minces. Pour l’instant, leur humiliation constitue une véritable bombe à retardement pour la région. Autant dire que la paix dans les Balkans ne reposera sur des assises solides que lorsque les pays européens cesseront de diaboliser la Serbie, et qu’ils l’aideront à rebâtir son économie. On en arrive presque à oublier que cette dernière fut jadis l’une des économies les plus prospères et les plus solides de la région.


L’auteur travaille pour Alternatives