Journal des Alternatives

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Quelle transition à Cuba ?

Pierre BEAUDET, 26 septembre 2007

Depuis le retrait de Fidel Castro des affaires courantes en juillet 2006, Cuba est entrée dans une nouvelle ère. Certes, le régime présentement mené par Raul Castro est solide. Également, l’économie connaît une embellie, notamment grâce aux nouveaux liens avec le Venezuela. Enfin, les changements en Amérique du Sud avec l’arrivée au pouvoir de gouvernements de gauche donnent une bouffée d’oxygène à un pays depuis si longtemps menacé par les États-Unis.

Tout semble donc, en apparence en tout cas, rouler sur des roulettes. Mais pour les Cubains et les Cubaines, la réalité quotidienne faite de pénuries et de blocages divers n’est pas facile. À long terme, il n’est pas évident que la majorité de la population, qui a connu durant l’essentiel de sa vie adulte cette « période spéciale » qui s’éternise depuis plus de 15 ans soit attachée au projet fidélista. À travers tout cela, se développent des débats intenses, mais discrets qui traversent les différentes sphères de la société.

Dans les rues de La Havane, même dans le quartier historique pourtant revampé depuis quelques années, il y a sur le visage des gens beaucoup de lassitude. Chaque jour, le commun des mortels doit combattre sans répit pour rejoindre les deux bouts. Le salaire mensuel, en moyenne 15 dollars par mois, ne suffit pas. Certes, le carnet de rationnement permet à tout le monde de ne pas souffrir (trop), mais il rend accessible (à des prix très bas) à peu près la moitié de ce qu’une famille consomme. Une blague qu’on entend souvent reflète le cynisme ambiant : « L’État fait semblant de nous payer et nous faisons semblant de travailler. » Aussi, ce qui se passe est une désertion croissante des employés de l’État, notamment les professionnels, vers de lucratives activités parallèles, principalement dans le tourisme.

La contradiction est que l’économie se porte mieux, surtout par rapport à l’effondrement que Cuba a vécu au moment de la disparition de l’Union soviétique. Le tourisme, l’extraction du nickel et, de plus en plus, l’exportation de services (20 000 enseignants et médecins cubains sont au Venezuela) expliquent un taux de croissance de 12,5 % en 2006. À cela il convient d’ajouter les transferts très importants en provenance des Cubains de l’étranger et les très généreux subsides (100 000 barils de pétrole par jour) du Venezuela de Hugo Chavès.

Mais il en faudrait davantage pour faire vivre 12 millions de Cubains. Le plus choquant pour une partie importante de la population, c’est le fait que les écarts se creusent entre une minorité qui s’en tire parce qu’elle a accès aux précieux dollars et les autres qui doivent se contenter de vivoter.

Le « modèle » chinois

Au sein de la direction cubaine, il y a un vif sentiment à l’effet qu’on doive amorcer des changements pour faire face aux défis immenses sur le plan social et économique. On sait qu’il faut préparer le choc gigantesque qui surviendra lors de la disparition de Fidel Castro. Ce dernier n’est pas seulement la figure emblématique de la révolution, mais encore celui qui a toujours su manœuvrer entre les écueils. Le fait que le Commandante ne soit plus, depuis sa maladie, aux commandes de l’État, est important mais pas encore fondamental, tant est grand son pouvoir d’influence.

« Personne, même pas Fidel n’est éternel », disent les Cubains. Quels sont ces choix qui s’offrent aux dirigeants actuels ? Ils apparaissent tous difficiles, la marge de manœuvre restant très étroite. Il y a d’abord ce qui semble se dégager de Raul Castro et qu’il faut deviner puisqu’il reste très discret sur ce que certains appellent le « modèle chinois ». Il s’agit en fait d’ouvrir de plus grands secteurs à l’entreprise privée, cubaine et internationale, tout en réservant au PCC la gouverne exclusive du pays et la lourde tâche de redistribuer, de manière centralisée, les profits de cette ouverture. Présentement, cette option est populaire au sein de l’armée, qui détient déjà plus de 30 % de l’économie à travers près de 800 entreprises dans pratiquement tous les secteurs. Ce scénario aurait évidemment pour effet de reproduire, voire de consolider des structures hyper centralisées et relativement efficaces.

Sauver le bébé et jeter l’eau du bain

L’autre option qui s’offre au débat est celle d’une lutte pour rénover l’expérience socialiste cubaine, notamment en élargissant les espaces de démocratie et de participation populaire. Cette perspective s’exprime par exemple par une certaine décentralisation en cours au bénéfice des instances municipales et locales. Les résultats de ces nouvelles pratiques commencent à se faire connaître, non seulement sur le plan de l’efficacité économique et de la diminution des obstacles bureaucratiques, mais aussi dans l’élaboration de mécanismes où les gens ont le pouvoir d’influer davantage les décisions qui les concernent.

Aurelio Alonso, un intellectuel bien connu à La Havane et présentement responsable de la célèbre revue La Casa de Las Americas, espère que ce débat puisse avancer plus vite et plus loin. Mais, en même temps, il nous rappelle que sauver le bébé (les acquis de la révolution) tout en jetant l’eau du bain (la bureaucratie) ne sera pas facile : « Nos problèmes, notamment le pouvoir très personnalisé, nous ont été imposés par le blocus implacable des États-Unis. Le régime a été obligé de réaliser des zigzags stratégiques pour garantir sa survie, de résister dans des conditions d’une austérité imposée à la population. » Le danger n’est pas léger au moment où les néoconservateurs états-uniens ont le dos au mur et agissent comme un gros ours blessé, plein de colère et de délire.

Après Fidel

Mais, estime Alonso, le modèle mis en place par Fidel Castro ne durera pas, du moins pas comme tel, après la disparition du Commandante. Et donc, il faudra bien changer : « Fidel estime que si la révolution ne peut être détruite de l’extérieur, elle peut se saborder elle-même. Et il indique la corruption comme étant au centre du mal pouvant provoquer cette destruction. Je pense qu’il a raison, mais qu’il n’a pas tout dit. Je me demande d’ailleurs si l’écroulement du système soviétique était, essentiellement, un effet de la corruption, même si la corruption était certainement présente. Je crois que le socialisme peut être agressé aussi bien par la corruption que par le bureaucratisme et le manque de démocratie. Et je ne parle pas là de systèmes électoralistes ni d’alternances dans l’exercice du pouvoir. Je parle de la démocratie, que nous n’avons pas été capables de créer sur Terre, bien que nous croyons tous savoir de quoi il s’agit. »

Le chercheur cubain reste malgré tout optimiste, car, affirme-t-il, « la société cubaine, socialiste, même si ce terme exprime surtout encore ce qu’elle aspire à être et non ce qu’elle est, dispose d’une intelligence, d’un “capital humain” comme c’est à la mode de le formuler, qui est exceptionnel et décisif pour les changements qui sont à l’ordre du jour sur le continent. Aussi pour penser l’avenir à partir d’une perspective politique, économique, sociologique et éthique. »


L’auteur est fondateur d’Alternatives. Il enseigne à l’Université d’Ottawa.