Journal des Alternatives

Quelle démocratie pour l’Irak ?

Susan HARVIE, 29 avril 2003
Photo : © Josée Lambert

Le 14 avril dernier, le Pentagone a annoncé que « les combats majeurs en Irak étaient terminés ». Le même jour, dans la petite ville irakienne de Nasiriya, au moins 6 000 personnes sont descendues dans la rue pour protester contre leur exclusion de la rencontre organisée par les États-Unis pour encadrer la formation d’un nouveau gouvernement en Irak. La population irakienne semble déterminée à lutter contre l’occupation de son pays et se tourne maintenant vers le Kurdistan irakien à la recherche de modèles démocratiques.

Au cours des 12 années qui ont suivi la Première Guerre du Golfe, une démocratie parlementaire s’est construite dans la région autonome kurde du nord de l’Irak, basée sur le pluralisme politique, médiatique, et sur une société civile active. Le Kurdistan irakien a alors été transformé, passant d’une société réprimée à l’une des démocraties les plus vibrantes du Moyen-Orient.

Une société civile dynamique s’est développée, composée à la fois d’un mouvement social incluant les organisations de femmes, les syndicats et les associations de jeunes de même que les organisations non-gouvernementales qui travaillent sur plusieurs problématiques comme la réduction de la pauvreté, les droits humains, les soins de santé et l’éducation. Pendant ce temps, les dissidents arabes irakiens utilisent le Kurdistan comme base de leurs activités et travaillent avec le peuple kurde afin de construire les fondations d’une démocratie d’après-guerre.

Les femmes à l’avant-plan

Une des composantes importantes de ce mouvement social est le mouvement des femmes. Il y a un an, ce mouvement constituait une série de groupes isolés étroitement contrôlés par les partis politiques, les groupes ethniques et les organisations religieuses. En 2002, ces organisations disparates se sont regroupées pour obtenir de l’État l’argent nécessaire à la construction de deux centres d’aide pour les femmes abandonnées, les veuves et les victimes de violence domestique. Au moment où cette campagne se concluait par une victoire, 20 associations avaient organisé un réseau pour représenter le mouvement des femmes et augmenter son impact dans la société. Le réseau est maintenant devenu un mouvement pluraliste et national qui joue un rôle clé en matière de politiques publiques. À titre d’exemple, après une difficile campagne faite d’intenses mobilisations et de pressions de toutes sortes, l’administration kurde a aboli la « défense d’honneur ». Sous la loi irakienne, un homme accusé de meurtre contre une femme membre de sa famille peut plaider qu’il a été motivé par le désir de défendre l’honneur familial. Dans les cas de meurtres, cet argument permet de réduire la peine minimum de huit années d’emprisonnement à six mois. La campagne contre la « défense d’honneur » a été motivée par une augmentation importante des crimes de ce genre au cours des années 90, résultat des années de violence et de conflits, des dislocations massives à l’intérieur de la population, de la pauvreté et de l’entassement.

Après une autre campagne victorieuse du réseau des femmes, l’administration kurde est présentement en voie d’abolir la polygamie. Le réseau s’oppose aussi à l’obligation pour les professeures de porter la robe islamique. Même si le centre d’intérêt du réseau porte sur les enjeux reliés aux femmes, son rôle représente aussi une contribution à la démocratisation de la société dans son ensemble. D’autres organisations de la société civile irakienne se tournent donc vers le nord de l’Irak afin d’apprendre de ces expériences.

La naissance d’un mouvement social

Le mouvement social au Kurdistan irakien est encore relativement jeune, mais il est construit sur l’expérience accumulée pendant la longue histoire de la révolte kurde contre les régimes dictatoriaux de Bagdad. Les organisations sociales et non gouvernementales ont une culture de partage de l’information et de collaboration ; elles ont construit et maintiennent des réseaux informels de contacts avec le sud de l’Irak. Par conséquent, ces groupes sont prêts à contribuer à la reconstruction de la société civile et la démocratie dans le sud. Certains ont déjà envoyé des représentants à Bagdad et dans d’autres villes. Leur stratégie est de travailler ensemble, comme ils l’ont fait au Kurdistan, pour construire un réseau d’organisations civiles basé sur le modèle qu’ils ont développé dans le nord. Au cours des dernières années, ils ont appris que le prérequis à une démocratie digne de ce nom est notamment une société civile forte et organisée.

Les organisations de la société civile du Kurdistan irakien savent qu’elles seront chaudement accueillies dans le sud. À travers ses réseaux de contacts, le mouvement social irakien du nord est convaincu que son opposition à l’occupation militaire de l’Irak est grandement partagée. Plusieurs Irakiens blâment les États-Unis pour les années de sanctions et croient que la guerre avait pour but de transférer le contrôle des ressources naturelles de l’Irak aux compagnies privées étrangères. Leurs peurs ont été avivées par l’arrivée de l’ex-général américain Jay Garner en Irak. Désigné par les États-Unis administrateur provisoire de l’Irak, il est bien connu pour ses positions antipalestiniennes.

Les membres des organisations dans le nord de l’Irak font face à un défi important : construire une société civile forte et organiser une démocratie qui fonctionne dans un pays occupé par la plus puissante machine militaire de la planète. Mais ils ne sont pas découragés pour autant vis-à-vis le travail qui les attend. Au contraire, la situation actuelle représente pour eux une opportunité.
Les Kurdes savent qu’ils ont besoin d’appui et qu’ils ont été isolés pendant trop longtemps ; mais ils croient aussi sincèrement que le mouvement social dont ils ont entendu parler par le Forum social mondial de Porto Alegre et les manifestations massives du mouvement antiguerre ne les laisseront pas tomber. Ils comptent sur le mouvement social dans le reste du monde pour les appuyer dans leur lutte pour un Irak véritablement démocratique et pour le contrôle des ressources naturelles dans l’intérêt du peuple irakien.


Susan Harvie, collaboration spéciale

L’auteure revient d’une mission en Irak pour Alternatives.