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Quand se taire devient politique, les Japonais disent PAIX

Nadine PEDERSON, 2 avril 2003
Nadine Pederson

Tous les sondages indiquent que la très grande majorité des Japonais sont contre la guerre en Irak. Mais cela n’a pas empêché le gouvernement japonais d’appuyer les États-Unis dans leur entreprise. D’abord aux Nations unies, ensuite en devenant l’un des 35 pays alignés.

« Je comprends que les Américains aient maintenant recours à la force, et je suis d’accord avec cela, a tout récemment déclaré le premier ministre japonais, Junichiro Koizumi, dans un message télévisé adressé à la nation. Si un dangereux dictateur possède de dangereuses armes de destruction massive, nous faisons face à un grand danger. Se sortir de cette menace est l’affaire. »

Si très souvent, les Japonais taisent leurs opinions politiques, dans ce cas-ci, la situation est différente. Le gouvernement, en se positionnant en faveur de la guerre en Irak, a dû faire face à une indignation largement répandue et de plus en plus partagée au sein de la population. Alors que plusieurs Japonais croient que leur gouvernement n’avait d’autre choix que d’appuyer un allié qui possède tout un réseau de bases militaires et des milliers de troupes pour les défendre - particulièrement à l’heure où la Corée du Nord projette des missiles dans la mer du Japon -, nombreux sont ceux qui considèrent que le gouvernement japonais a démontré un peu trop de support au camp proguerre au sein des Nations unies. Il y a quelques semaines, le ministre des Affaires étrangères a reconnu que le Japon faisait des pressions auprès des membres indécis du Conseil de sécurité, afin qu’ils votent en faveur d’une action militaire en Irak.

Politique apolitique

« Plusieurs personnes au Japon croient que c’est une bonne chose que d’être apolitiique, raconte Ayako Aihara, qui est étudiant. Mais personnellement, je pense qu’aujourd’hui demeurer apolitique est une prise de position politique. » Apparemment, plusieurs de ses concitoyens partagent cet avis. Le 15 février, alors que des millions des personnes dans 600 villes autour du monde ont manifesté contre la guerre en Irak, ils étaient seulement 7 000 à prendre la rue à Tokyo. Toutefois, lorsque la guerre est apparue plus que jamais imminente, ils ont été de plus en plus nombreux à brandir des pancartes. Et pour beaucoup d’entre eux, il s’agissait de la première fois.

Le 8 mars, plus de 30 000 personnes ont marché à travers le très branché quartier Ginza de Tokyo, scandant des slogans comme « Senso hantai » (Nous sommes opposés à la guerre) ou « Don’t attack Iraq » (N’attaquez pas l’Irak). Même scénario le 15 mars. Et maintenant que la guerre est commencée, on s’attend à ce que les manifestations se multiplient.

Les Japonais évoquent leurs préoccupations à propos de l’économie, la hausse des prix du gaz, la limitation des destinations touristiques en raison des risques d’attentats terroristes, et l’escalade de la tension avec la Corée du Nord, comme raisons de leur opposition à la guerre contre l’Irak.

Mission citoyenne

Plusieurs manifestants portaient des pancartes où étaient reproduites les photos du photographe japonais Takasi Morizumi, montrant des enfants irakiens soufrant du cancer et de malformations. Souffrances attribuées à l’utilisation par la Coalition d’uranium appauvri au moment de la première Guerre du Golfe en 1991. Si 58 années se sont déjà écoulées depuis l’attaque nucléaire sur Nagasaki et Hiroshima, personne n’a oublié leurs effets dévastateurs. Pour plusieurs Japonais, l’utilisation de l’uranium appauvri en 1991 n’était qu’une forme différente d’une guerre nucléaire dont ils ne veulent jamais plus.

Prendre la rue n’est que l’un des quelques moyens de protestations mis de l’avant par les Japonais qui se sont engagés dans le mouvement pacifiste ces derniers temps. D’autres méthodes sont toutefois plus innovatrices.
Il y a environ trois semaines, Akira Kawasaki, un militant de longue date pour la paix, a créé, avec d’autres personnes, la Mission citoyenne pour les ambassades en faveur de la paix. Le groupe a alors entrepris une visite des ambassades française, allemande, russe, sud-africaine et malaisienne afin de les encourager dans leur prise de position aux Nations unies, contre la guerre.
Non contente de ce premier effort, la Mission citoyenne a alors entrepris d’aller un peu plus loin dans son action, en rencontrant directement les ambassadeurs pour leur demander de bien faire le message à leur gouvernement : les citoyens japonais n’appuient pas les États-Unis, contrairement à leur gouvernement.
Les membres de la Mission citoyenne ont ensuite rédigé une lettre adressée à chacun des ambassadeurs, les félicitant pour les « efforts diplomatiques persistants de leur gouvernement dans le dossier de la crise irakienne », tout en insistant sur la nécessité de continuer en ce sens. On pouvait y lire : « Nous avons terriblement honte des pressions exercées par notre gouvernement sur votre gouvernement et les autres membres du Conseil de sécurité afin de vous contraindre à donner votre appui à la résolution américaine en faveur de la guerre. Une telle position de la part du gouvernement japonais ne reflète en aucun cas la volonté de ses citoyens. »

D’autres Japonais se sont engagés dans des campagnes par télécopieur et via Internet. Plusieurs se sont même rendu à Bagdad au cours des dernières semaines, tout juste avant le déclenchement de la guerre, afin de constater l’état de la situation et d’en témoigner.

Maintenant que les bombes ont commencé de pleuvoir sur l’Irak, les militants de la paix japonais devront affronter des défis encore plus importants. Non seulement devront-ils continuer la mobilisation contre la guerre, mais aussi contre leur gouvernement qui a donné son appui à celle-ci.


L’auteure, collaboratrice régulière du journal Alternatives, est actuellement au Japon, en mission pour Alternatives.