Journal des Alternatives

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Pourquoi le Canada ne doit pas appuyer l’occupation américaine en Irak

Pierre BEAUDET, 19 mai 2003

Maintenant que les combats ont pratiquement cessé en Irak, une nouvelle situation lourde de menaces se profile dans cette région du monde. Les tensions à l’intérieur même de l’Irak ainsi qu’au niveau de tout le Moyen-Orient s’aggravent. Pendant ce temps, la population irakienne souffre énormément. Il faut donc trouver des solutions à court terme et dans ce contexte, l’annonce par le gouvernement canadien de nouveaux fonds pour aider à la reconstruction ne peut qu’être bien vue. Mais au-delà des bonnes intentions, de sérieuses questions demeurent ouvertes. Qui va contrôler la reconstruction ? Ce n’est pas une question technique ou secondaire.

Une société dévastée

L’Irak est un pays à refaire, c’est une vérité en soi trop évidente. Les destructions causées par la dernière guerre s’ajoutent à une longue série noire :

- Les impacts du terrible embargo imposé par les États-Unis depuis plus de dix ans, qui ont dévasté le système de santé, notamment, et transformé l’Irak pratiquement en un pays « pré-industriel ».
- Le lourd héritage de la dictature de Saddam Hussein, de ses massacres, de son système répressif pendant si longtemps cautionné par les États-Unis, y compris lors des tueries de 1991 (lorsque l’armée américaine avait permis à Saddam de massacrer l’insurrection populaire).
- Les conséquences accumulées tout au long des années 1980 pendant les guerres menées par Saddam contre les Kurdes et contre l’Iran, et qui ont détruit pratiquement toute une génération.

Tout cela aboutit à un désastre à tous les niveaux. Les infrastructures matérielles, énormément déglinguées, seront les plus faciles à remettre en place. Beaucoup plus long et complexe sera le processus pour permettre aux Irakiens de reprendre leur pays en main. Qui pourra entreprendre cette longue marche sinon les Irakiens eux-mêmes ? Mais ce n’est pas comme cela que le voit Washington.

La stratégie américaine

Rappelons que le président Bush a justifié son agression contre l’Irak pour trois principales raisons : (1) il fallait détruire les armes de destruction massive détenues par Saddam ; (2) il fallait frapper indirectement par l’Irak le réseau terroriste d’Al-Qaida ; (3) il fallait sauver le peuple irakien.

Sur les deux premières raisons, nous n’avons encore à ce jour aucune preuve. Al-Qaida n’est pas dans les parages. D’autre part, les quelques armes irakiennes trouvées ne font pas le poids. Les responsables militaires et politiques irakiens détenus par les USA n’ont rien à dire de nouveau. Reste la troisième raison. Sur cela, on constate cependant que les États-Unis sont dans un énorme cafouillage. Le changement récent et précipité de l’équipe américaine mandatée pour « gérer » l’Irak post-Saddam est symptomatique. De même que la tension croissante entre l’armée d’occupation et la population irakienne qui pense que la situation commence à ressembler à la Palestine (affrontements, pillages, tueries, etc.).

Sur place, la situation devient malheureusement trop claire. Il n’y a pas eu d’efforts réels par les autorités d’occupation pour améliorer de manière substantielle les conditions de vie de la population. Les Irakiens constatent que seuls les installations pétrolières et le ministère du Pétrole ont été sécurisés par les soldats américains et britanniques pendant que les hôpitaux et les musées étaient pillés et que des bandes armées sèment la terreur dans les quartiers populaires. Les États-Unis sont en violation flagrante de la quatrième convention de Genève qui définit pour les autorités d’occupation un mandat très clair de protéger les populations civiles.

Pire encore, les États-Unis mettent des bâtons dans les roues des organisations humanitaires, y compris les agences de l’ONU. En fait, en refusant à l’ONU le rôle - normal dans de telles circonstances - de prendre en charge la reconstruction de l’Irak, les États-Unis interdisent en fait à la communauté internationale de s’investir avec les Irakiens pour rebâtir leur pays.

Il est possible d’envisager la persistance du chaos actuel sur une relative longue durée, car les occupants n’ont pas la légitimité de mettre en place des structures crédibles. Bien que des manœuvres soient en cours pour nommer une équipe irakienne de « conseillers » qui « aideraient » les forces d’occupation, il semble peu probable que des forces politiques et sociales ismaïliens crédibles se commettent avec les Etats-Unis. À ce problème de crédibilité locale s’ajoute le fait que la politique américaine dans la région apparaît aux yeux de la grande majorité des populations, irakiennes et autres, comme totalement biaisée, hostile aux Arabes en général, et aux Irakiens et aux Palestiniens en particulier.

Des alternatives

Washington peut rester sur le dessus de la marmite pendant longtemps, car personne n’a les capacités de contester la suprématie militaire américaine. Mais cela n’est ni une bonne stratégie à long terme ni une réponse adéquate devant les problèmes de l’Irak.

Il n’y a pas d’autres chemins que de confier à l’ONU le soin de mettre en place les structures de gouvernance intérimaires en Irak, de préparer la transition. De nombreux précédents ont été établis ces dernières années, au Timor oriental par exemple. L’argument invoqué à l’effet que ce sont les États-Unis qui ont « libéré » l’Irak et doivent par conséquent rester maîtres sur le terrain ne sont pas valables, juridiquement et politiquement. C’est l’ONU qui a le mandat et l’autorité pour « coacher » les embryons d’une administration irakienne qui devrait reprendre le contrôle du pays dans une période rapprochée.

Il importe également que la reprise en mains par l’ONU de la crise irakienne débouche sur des mesures concrètes pour apaiser les autre conflits de la région, ce qui implique effectivement une démilitarisation du Moyen-Orient, pas seulement de l’Irak. La proposition mise de l’avant à ce sujet par la Syrie, est très valable. Pour cela évidemment, il faudra confronter le fait qu’un seul pays de la région dispose en pratique d’armes de « destruction massive » (nucléaires, chimiques et autres), soit Israël. On ne pourra pas démilitariser, du moins par consentement, les autres pays de la région si Israël n’entre pas dans le jeu. Ce qui implique bien sûr la relance du processus de paix entre Israël et les Palestiniens pour permettre la mise en place d’un État palestinien indépendant.

Quel rôle pour le Canada ?

Les pressions de Washington sur le gouvernement canadien sont actuellement très fortes. Il est clair que le gouvernement américain est menaçant et se dit prêt à oublier l’opposition du Premier Ministre à la guerre si et seulement si le Canada « rentre dans le rang », que cela soit au niveau d’une participation canadienne à la nouvelle « guerre des étoiles » ou vis-à-vis de la question irakienne.

En clair, Washington voudrait que le Canada endosse l’occupationde l’Irak, qu’il s’efforce de faire avaler cette pilule au reste du monde et à l’ONU. À court terme, le but des États-Unis est de leur permettre de prendre le contrôle et de commercialiser le pétrole irakien, soit-disant pour reconstruire le pays (ce qui est illégal selon la convention de Genève). La levée de l’embargo est proposée par Washington dans ce but. Le Canada devrait s’opposer à cette manœuvre. Si les États-Unis continuent d’occuper l’Irak, qu’ils assument eux-mêmes, comme toutes forces d’occupation, les coûts et l’immoralité d’une situation illégitime.

En termes d’aide humanitaire, il faut également être prudents. Tant qu’une administration locale légitime n’aura pas été mise en place, qui sinon les autorités d’occupation vont déterminer les priorités ? Qui a été consulté par le ministre Bill Graham pour déterminer que la priorité était d’envoyer en Irak des agents de la GRC et des gardiens de prison ? Certes, l’aide humanitaire est urgente, mais encore là, qui a l’autorité pour déterminer ces besoins ? La priorité ne devrait-elle être pas de remettre en place les infrastructures qui permettraient au pays de nourrir et de soigner sa population ? Ne peut-on pas porter de l’aide aux milliers de médecins et d’enseignants irakiens qui rapidement peuvent rouvrir écoles et hôpitaux ? Des initiatives sociales menées par des Irakiens surgissent de toutes parts pour reconstruire, ne devrait-on pas les appuyer ? Qui est mieux placé que l’ONU, encore là, pour coordonner l’action de reconstruction et l’aide humanitaire d’urgence ? Ce sont ces questions qui devraient être abordées dans la démarche canadienne en cours.