Journal des Alternatives

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Plages d’Espagne, l’eldorado des échoués de la terre

Catherine Pappas, 29 novembre 2004

Dans la foulée du 11 septembre, et davantage après le 11 mars 2004 à Madrid, sur fond de « choc des civilisations », on a confondu l’immigrant et le réfugié avec le terroriste.

Espagne - Avec son adhésion en 1991 à l’espace Schengen - territoire sans frontières (du nom de la ville luxembourgeoise où le premier accord a été signé en 1985) -, l’Espagne lançait l’opération « Verrouillage des frontières » devant rendre encore plus difficile l’admission de tout étranger en terre ibérique et consolider son rôle de gendarme du sud-ouest européen. L’obtention d’un visa rendu presque impossible, cette nouvelle stratégie n’a fait que gonfler le flux des immigrants clandestins. En 2003, on estime que 23 % des sans-papier qui ont réussi à pénétrer à l’intérieur de la ceinture européenne sont passés par l’Espagne, principale porte d’entrée de cet eldorado.

La convention de Schengen reflète une politique à deux vitesses : d’un côté, la libre circulation des citoyens européens d’une frontière à l’autre à l’intérieur de l’espace ; de l’autre, une plus grande surveillance et rigidité des frontières extérieures. Dirigée par un comité exécutif composé des ministres de l’Intérieur de chacun des États membres, elle ne dépend d’aucune structure de l’Union européenne, ne doit être approuvée par aucune institution parlementaire et n’est soumise à aucun contrôle démocratique.

Plutôt que de combattre le travail clandestin et ceux qui en profitent, on privilégie la traque aux immigrants illégaux. Dans le cadre du Système intégré de vigilance extérieure (le SIVE), le pays a investi des sommes astronomiques (estimées à plus de 200 millions d’euros) pour installer caméras thermiques, radars longues distances et hélicoptères de surveillance.

Une politique de fermeture

Si ce blindage des frontières a connu son paroxysme au cours du règne de José Maria Aznar, chef autoritaire du Parti populaire (centre droite), les politiques de fermeture demeurent tout aussi prioritaires pour le nouveau gouvernement socialiste. Depuis son élection en mars dernier, le premier ministre José Luis Rodriguez Zapatero a manifesté avec ardeur son désir d’élaborer une stratégie commune de contrôle des frontières terrestres, aériennes et maritimes afin de maîtriser les flux migratoires.

Selon le quotidien espagnol El Pais, entre le premier janvier et le 31 août 2004, quelque 73 747 immigrants illégaux ont été interceptés et refoulés aux postes frontières, ce qui représente en moyenne 303 personnes par jour, 12,6 par heure. Une personne aux cinq minutes.
Ces mesures ont certainement freiné le passage d’immigrants par les voies traditionnelles. Mais contrairement aux buts avoués, le durcissement des législations en matière d’immigration a non seulement entraîné un renforcement de la clandestinité, mais a surtout rendu plus dangereuses les nouvelles routes empruntées par les immigrés qui doivent durement marchander le rêve avec les filières mafieuses profitant de la misère humaine.

Un long voyage

À partir du littoral marocain, on voit se dessiner au loin les contours des côtes espagnoles. À seulement quelque 14 kilomètres du continent africain, il n’est pas surprenant que le rêve semble aussi accessible. Entre Tarifa, extrémité méridionale de la péninsule ibérique - nouveau paradis de la planche à voile -, et Tanger, au nord du Maroc, les traversiers rapides de
Trasmediterranea, Buquebus et Euroferrys, assurent aux touristes un passage en une trentaine de minutes. Mais pour les « illégaux » qui tentent de franchir le détroit de Gibraltar à bord de pateras, petites embarcations de pêche où s’entassent parfois de 30 à 50 personnes, l’odyssée vers l’Europe peut prendre plusieurs jours.
Refoulé une première fois, puis une deuxième, on prend à chaque passage plus de risques. Or, si la hausse des contrôles et des restrictions a rendu le passage de plus en plus périlleux, elle n’a pas pour autant dissuadé ceux qui croient encore que le voyage vaut les dangers encourus.

À l’échelle nationale, le nombre de clandestins qui franchissent le détroit demeure cependant assez faible. Comme l’explique Francisco Majueles de l’organisation des droits humains, Asociacion Pro Derechos Humanos de Andalucia (APDHA), « ce n’est qu’une minorité de clandestins - principalement des Marocains, des Algériens et des Subsahariens - qui empruntent ce passage. La majorité des immigrants dits illégaux, soit environ 90 %, privilégie d’autres voies, notamment l’aéroport de Madrid-Barajas. »

Néanmoins, le drame des noyés de Gibraltar est réel. Bien qu’une évaluation précise soit difficile, l’APDHA l’estime à quelque 4 000 victimes depuis 10 ans. Jadis un espace naturel de relations et d’échanges, le détroit est désormais un cimetière marin.

Quelle politique d’immigration ?

« L’immigration est un phénomène très récent en terre ibérique, rappelle Francisco Majueles, et les défis pour favoriser une meilleure gestion politique de la situation et développer des mécanismes d’intégration sociale sont encore énormes. »

Pays d’émigration il y a trente ans, l’Espagne a dû faire appel à une main d’œuvre étrangère afin de relancer son économie après son entrée dans l’UE. Aujourd’hui, elle compte parmi les principaux pays d’accueil de l’Union. « Le problème aujourd’hui est davantage au niveau de la perception de l’immigration, poursuit Francisco Majueles. Il faut d’abord se demander, quel type de politique d’immigration voulons-nous proposer ? »


En octobre, à la suite de longues négociations avec le patronat, le syndicat et les ONG, le gouvernement de Zapatero a annoncé un nouveau règlement de développement de la loi sur l’immigration.

Afin de normaliser la situation des immigrants illégaux entrés au pays avant juin 2004, ces derniers devront cependant présenter un contrat de travail signé d’au moins six mois dans le pays. Le gouvernement estime à 800 000 le nombre de sans-papier qui pourront profiter de ce règlement.

Mais selon une étude réalisée par le syndicat national espagnol (Confederacion sindical de comisiones obreras), près de 39 % des employeurs engageant des illégaux refuseraient de leur accorder un contrat légal.