Journal des Alternatives

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Pendant les poursuites, le pillage canadien de l’Afrique se poursuit

Delphine Abadie, Alain Deneault et William Sacher, 26 mars 2009

Il y a un an, le livre Noir Canada créait des remous en exposant les pratiques des compagnies minières canadiennes en Afrique. Les auteurs de ce livre ainsi que leur éditeur, Ecosociété, sont poursuivis en justice par Barrick Gold et Banro Corporation qui leur réclament des millions et leur imposent de très lourdes procédures judiciaires. Mais sur le terrain, l’exploitation continue.

En janvier, le gouvernement norvégien décidait d’exclure la minière Barrick Gold de son fonds d’investissement souverain, estimant que les activités de la minière en Papouasie-Nouvelle-Guinée « comportaient des risques inacceptables de dommages considérables et irréversibles pour l’environnement ». Malgré ce coup de semonce, l’exploitation controversée de l’Afrique par les sociétés canadiennes se poursuit. Là-bas, si on se fonde sur le bilan des allégations qui pèsent sur les multinationales canadiennes, les dégâts environnementaux dont parle le gouvernement norvégien font figure de pis-aller : expropriations sanglantes, évasion fiscale, corruption, financement de conflits armés...

Le peu d’empressement du gouvernement canadien à contrôler les entreprises enregistrées sur son sol et le volume toujours croissant des investissements sur le continent noir laissent entrevoir le pire pour les populations africaines. En 2007, dans le seul domaine minier, la valeur des actifs canadiens s’élevait à 14,7 milliards de dollars répartis dans 35 pays. En septembre 2008, les prévisions atteignaient 21 milliards pour 2010. Et même si la crise économique actuelle pousse de nombreuses entreprises à cesser temporairement leurs activités, d’autres secteurs, comme celui de l’or, ont le vent en poupe.

Un Congo aux veines intarissables

Rien que dans l’immense République démocratique du Congo (RDC), les possessions canadiennes sont estimées à 2,5 milliards de dollars. Les sociétés minières enregistrées ici ont su multiplier leurs actifs dans ce pays depuis la rébellion de Laurent-Désiré Kabila en 1996, que nombre d’entre elles ont financée et encadrée. Au cours des guerres qui ont suivi, entre 1997 et 2003, les minières canadiennes telles Kinross Gold, Emaxon, Banro, Lundin Mining, First Quantum Minerals et l’AMFI ont signé des contrats qualifiés de léonins avec les pouvoirs en place. Les financements consentis par les sociétés minières représentaient des montants dérisoires en regard de la richesse des concessions minières obtenues en échange.
En 12 ans de guerre, le commerce des minerais a financé l’effort de guerre de factions armées qui se livrent à des exactions (déplacements massifs, massacres, viols utilisés comme arme de guerre, enrôlement d’enfants-soldats) dans le but de protéger les gisements qu’ils contrôlent ou de s’en approprier de nouveau.

Derrière les groupes armés de la région se dessinent des intérêts qui dépassent largement le cadre ethnique ou local. Le dernier rapport d’experts de l’ONU de décembre 2008 établit clairement le lien entre l’exploitation de la cassitérite, de la wolframite et du coltan et les conflits de l’automne. Il révèle que ces minerais, utilisés de manière intensive dans l’aéronautique, les ordinateurs et les téléphones portables, sont exportés par des compagnies occidentales dont certaines sont basées au Canada. Dans un rapport précédent, plusieurs entreprises minières canadiennes avaient déjà été épinglées par le groupe d’experts de l’ONU sur le pillage des ressources de la région. Ce rapport soulignait que « les gouvernements dont la juridiction s’exerce sur ces entreprises se rendent coupables de complicité en ne prenant pas les mesures correctives nécessaires ».

En 2006, une commission parlementaire congolaise révélait l’ampleur de ces scandales financiers. Depuis, sous la pression de l’opinion internationale, plusieurs commissions censées revoir les contrats miniers ont été mises sur pied. Le processus a été qualifié de lent et opaque par une coalition internationale de grandes ONG. Du côté des sociétés minières, même si Emaxon a finalement perdu son monopole sur la commercialisation des diamants, non sans contreparties, d’autres ont su conserver leurs « biens mal acquis  ». Ainsi, selon l’ONG sud-africaine SARW, Banro Corp. continuerait de bénéficier « indûment des avantages fiscaux et douaniers de la convention minière » alors que ne vaudrait plus l’entente de partenariat entre elle et l’État conclue en 2002. Le contrat liant Anvil Mining à l’État congolais pour l’exploitation du site de Dikulushi a quant à lui été reconduit en janvier en maintenant « des avantages fiscaux et douaniers exorbitants » obtenus lors de la première convention signée en 1998. En février 2008, le patron de l’entreprise d’État congolaise Gécamines, le Canadien Paul Fortin, déclarait en entrevue que « ceux qui ont fait des affaires au Congo, rassurez-vous, n’ont pas perdu d’argent jusqu’à présent ». Si cette affirmation est de nature à tranquilliser les investisseurs étrangers, on entend clairement ce qu’elle signifie pour le bien commun des Congolais.

Lobbying canadien en Tanzanie

En Tanzanie, le Canada s’avère le principal investisseur étranger. Les canadiennes Barrick Gold et Tanzania Royalty Exploration Corporation contrôlent 50 % des projets aurifères du pays. Chargée par le président tanzanien de « revoir les contrats miniers et de recommander des mesures correctrices », la commission présidée par le juge Bomani a publié son rapport en septembre dernier. Elle a révélé que la procédure suivie par les compagnies minières est de collaborer avec les leaders locaux sans consulter les populations qui seront déplacées à la suite de l’installation de la mine. Ces populations ne touchent généralement pas les compensations prévues par la loi, et la commission fait état de cas de corruption des leaders locaux par le secteur minier.

Comme le message n’a guère plu au secteur minier, des officiels canadiens sur place se sont chargés des relations publiques. En juillet 2008, le journal tanzanien This Day révélait que le Haut commissaire canadien en Tanzanie, Janet Siddall et d’autres fonctionnaires exerçaient « une pression intense sur les membres du Parlement au sujet de leurs positions concernant les résultats du rapport de la Commission Bomani ». Depuis 1996 et l’expropriation massive de Bulyanhulu, au cours de laquelle des mineurs artisanaux auraient été enterrés vifs, - des allégations dont le gouvernement norvégien a également fait état - les réflexes d’ingérence du gouvernement canadien dans les affaires tanzaniennes ne semblent guère avoir changé. À l’époque, le Haut commissaire était également intervenu auprès du gouvernement tanzanien pour le convaincre de se charger lui-même de l’expropriation des mineurs artisanaux déclarés « illégaux ».

En mars 2008, un autre document intitulé A Golden Oppportunity, réalisé sous l’égide d’une coalition d’organisations religieuses tanzaniennes et norvégiennes, rapportait que le secteur aurifère a pour habitude de sous déclarer ses profits et de pratiquer l’évasion fiscale, ce qui aurait fait perdre à l’État tanzanien 400 millions de dollars en moins de dix ans. Durant cette même période, 400 000 mineurs artisanaux auraient été réduits au chômage.

Au Canada, le débat est jugulé

Au Parlement, le Bloc québécois et le NPD se mobilisent pour que le gouvernement conservateur encadre minimalement l’industrie minière canadienne. Une demande mainte fois exprimée par de nombreuses ONG.
Malheureusement, les poursuites-bâil-lons dont sont victimes les auteurs de Noir Canada et la maison d’édition Écosociété sont de nature à museler toute réflexion critique sur ces enjeux. À l’instar du gouvernement norvégien, l’heure est venue pour Ottawa de faire la lumière sur les innombrables allégations d’abus attribuées aux sociétés minières canadiennes en Afrique et ailleurs sur la planète.


Delphine Abadie, Alain Deneault et William Sacher sont les auteurs de Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique.