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Paroles de femmes au Forum social indien

Thomas Chiasson-LeBel, 30 novembre 2006

DELHI - Avec près de 400 activités au programme et une participation d’environ 50 000 personnes, le Forum social indien (FSI) a dépassé les attentes. Plus que le nombre de participants, c’est l’énergie et l’enthousiasme, qui se sont dégagés de l’événement, qui en ont fait le succès.

Les différentes tentes, scènes et kiosques ont été construits sur le grand terrain entourant le stade Jawaharlal Nehru de Delhi. À l’instar des éditions mondiales, le forum a apporté son lot de débats et de discussions, non seulement sur les sujets traités, mais également sur la dynamique des forums sociaux.

Les femmes

Le panel d’ouverture du FSI demeurera dans les annales. Par choix politique, les panélistes étaient toutes des femmes. Ayesha Kidwai, membre du comité organisateur et militante au sein du All India Democratic Women’s Association, explique ce choix : « On ne peut considérer la question des femmes que sur les questions de la violence ou de la sexualité. [...] En fait, le néolibéralisme touche particulièrement les femmes. Et même si les femmes en Inde font partie d’un grand nombre de mouvements politiques, elles n’en sont pas les dirigeantes. En 1950, dans la Lok Sabah [l’assemblée parlementaire indienne], il y avait 4 % de femmes. Cinquante ans plus tard, elles en représentent 6 % [...]. Nous croyons que cela a fait une réelle différence d’entendre des femmes nous dire ce qu’est l’impérialisme, la mondialisation néolibérale... »

« C’était une affirmation politique consciente et très claire disant que les femmes sont une force politique importante dans la politique de l’espace ouvert du forum, affirme Mukul Sharma, également membre du comité organisateur. C’est également pour rectifier une faille du processus des forums [qui ne parvient pas toujours] à donner plus de visibilité aux femmes et aux minorités ».

Critiques et autres gains

Organisateur du forum des jeunes, Madhuresh Kumar demeure relativement critique par rapport à la structure d’organisation des forums sociaux en Inde, croyant qu’elle s’est peu renouvelée et ne laisse que peu d’espace aux idées nouvelles. « Ici, en Inde, il manque cet engagement critique par rapport au forum, et il manque de critiques au sein de l’organisation du forum. [...] C’est encore une célébration des idées, mais il en ressort peu d’engagement. [...] Il faudrait laisser plus d’espace aux idées créatives et mettre plus d’énergie sur les forums régionaux plutôt que sur les évènements centralisés. »

Mukul Sharma ne partage pas ce point de vue. « Ce forum aura pour effet d’approfondir le processus au sein du pays en stimulant des forums régionaux, étatiques et thématiques. »
Il ajoute que les résultats concrets du forum se produisent dans les ateliers, où les organisations conviennent de plans communs et d’actions concrètes.

Au moment de l’entrevue avec M. Sharma, une rencontre visait à établir de stratégies communes à différentes organisations pour combattre l’établissement de zones franches qui causent des déplacements et d’autres problèmes pour les populations. Ces zones sont des espaces délimités où les investisseurs étrangers ne sont pas embêtés par les politiques et les lois du pays, n’ayant pas à payer les taxes habituelles et pouvant faire fi des normes environnementales. « Cette rencontre illustre que de nouveaux thèmes d’action, de nouveaux réseaux, de nouveaux regroupements émergent de ce processus, mais il n’y a pas de façon de les compter directement. »

Autre exemple : les intouchables (dalits), ces exclus par la dynamique des castes, tenaient pendant le FSI la seconde rencontre du Forum sud asiatique pour le respect des droits des dalits (SAFDR). Fondée lors du Forum social polycentrique de Karachi en mars 2006, cette coalition est parvenue en peu de temps à faire des pressions internationales sur la question des intouchables.

Forum des jeunes

Il n’y eut pas de campement de la jeunesse lors du FSI, mais plutôt un forum jeunesse au sein du forum lui-même. Le comité organisateur indien a évalué que les campements jeunesse des forums sociaux précédents (Hyderabad en 2003, Mumbai en 2004) avaient écarté les jeunes de l’espace central. Les jeunes ont donné leur accord, tout en réclamant un espace physique propre à eux au sein du forum.

Madhuresh Kumar demeure toutefois perplexe. « Nous avons été poussés dans un coin qui n’est pas indiqué sur le plan des lieux figurant dans le programme. C’est une tentative délibérée de marginalisation. Nous avons pensé tout annuler et nous retirer du forum. Mais ensuite, sachant que nous ne représentons personne, mais que nous organisons les évènements, et que des jeunes sont venus des quatre coins de l’Inde, nous avons changé de stratégie. [...] S’il y a une tentative de détruire l’espace des jeunes, il faut contre-attaquer. Nous avons affiché et mobilisé. »

Comme les autres, ce forum social aura encore une fois stimulé les débats sur sa forme : doit-il devenir l’endroit de déclarations communes ? Doit-on y accepter les partis politiques ? Malgré ces remises en question, et certaines tensions qui ont existé au sein de l’organisation de l’événement, le FSI aura réussi à mobiliser la grande diversité de mouvements sociaux indiens sur une série de luttes communes, dont certaines jouissent maintenant de plans d’actions clairs.