Journal des Alternatives

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Ollanta Humala, prochain homme fort du Pérou ?

Lila TRAIN, 4 avril 2006

Le 9 avril prochain, 17 millions de Péruviens retourneront aux urnes pour élire un nouveau président, les membres du Congrès et les représentants au Parlement andin. Nouveau venu en politique, le candidat du Parti nationaliste péruvien, Ollanta Humala, s’est imposé au cours des derniers mois comme un sérieux concurrent, et se retrouvera probablement au second tour. Avec l’appui des secteurs les plus marginalisés de la société péruvienne, Humala propose un retour à une politique économique nationaliste et une profonde remise en question des politiques néolibérales mises de l’avant par l’ancien président Fujimori.

Ollanta Humala s’est imposé sur la scène politique péruvienne en menant, en octobre 2000, une révolte militaire non réussie contre le régime d’Alberto Fujimori. Les 70 mutins, dont faisait aussi partie son frère, l’ex-major Antauro Humala, se sont rendus après deux semaines de résistance. Aucun procès n’a suivi, mais Ollanta fut forcé de prendre sa retraite. Avec l’élection de Alejandro Toledo en 2001 et la fuite de Fujimori, Humala reprit du service : de 2002 à 2003, il occupait la fonction d’attaché militaire à l’ambassade de Paris. Contraint encore une fois à la retraite en vertu du programme de « rénovation nationale », il revint au Pérou l’an dernier. Profitant de l’incapacité de Toledo à remplir ses promesses, et devant la menace d’un retour de Fujimori, il décidait l’an dernier de se présenter aux élections présidentielles.

Les sondages actuels indiquent une légère avance d’Humala devant Lourda Flores, candidate de l’alliance de droite Unité nationale, et devant l’ancien président Alan Garcia, du Parti apriste péruvien. Aucun candidat ne semble capable de gagner la majorité absolue dès le premier tour. Mais alors que les scénarios rendent plausible la défaite de Flores au second tour, l’inquiétude s’est répandue parmi l’establishment politique traditionnel. Des allégations ont récemment été portées contre Humala, qu’on dit impliqué dans des violations des droits de la personne alors qu’il était capitaine de l’armée dans les années 1990.

Inspirations régionales

Contrairement à la candidate de droite Flores, Humala promet une rupture avec les politiques néolibérales de l’ère Fujimori et un retour à des politiques nationalistes en matière d’économie. Les détails de son programme d’action demeurent vagues, mais ses discussions avec Hugo Chavez ont suffi pour inquiéter les élites péruviennes, qui y voient une menace contre l’investissement étranger et la signature d’un accord de libre-échange avec les États-Unis. « Nous avons des ressources naturelles, mais ce sont les multinationales qui les gèrent. Souvent, elles ne paient ni impôts ni redevances », soutient Humala, qui propose un modèle d’investissement mixte similaire à celui mis de l’avant par Evo Morales en Bolivie.

Pour y parvenir, Humala suggère une révision de la Constitution instituée sous Fujimori, qu’il considère « illégale » puisque élaborée par un régime autoritaire. Celle-ci restreint la participation de l’État dans l’économie et ne distingue pas les protections accordées aux capitaux nationaux de celles octroyées aux capitaux étrangers. Humala propose aussi de mettre fin à la collaboration du Pérou avec les États-Unis dans la lutte contre la drogue. Comme son voisin bolivien, il ne s’engage qu’à une éradication partielle de la feuille de coca, en rappelant la place qu’occupe cette production dans la culture traditionnelle péruvienne.

La gauche divisée

Le discours d’Humala ressemble à celui tenu par les dirigeants de gauche de l’Amérique du Sud. Mais de façon contradictoire, il n’a pas l’appui significatif des partis de gauche de son pays. Devant la montée en popularité de l’ancien militaire, un secteur de la gauche animé par le Mouvement pour une nouvelle gauche (Movimiento Nueva Izquierda) avait amorcé un dialogue. L’objectif était de créer une alliance entre nationalistes et socialistes. La réponse de la presse fut rapide, qualifiant cette coalition de « fasciste » et « dangereuse ». Les deux partis ont par la suite mis un terme à cette négociation, en raison de désaccords quant aux candidats d’une liste unique. Le Mouvement pour une nouvelle gauche d’Alberto Moreno Rojas a alors préféré se regrouper au sein du Frente Amplio de Izquierda.

Indigéniste ?

À l’opposé du président sortant, Alejandro Toledo, Ollanta Humala n’a pas abusé de ses descendances indigènes pour se distancer de ses concurrents. Il peut néanmoins miser sur sa participation à la conceptualisation de l’ethno-cacérisme, un mouvement mené par son frère Antauro, nommé en l’honneur de Andres Avelino Caceres. Ce dernier avait dirigé les montoneras, un groupe d’indigènes qui résistait contre l’occupation chilienne du Pérou durant la guerre du Pacifique (1879-1883). Le mouvement ethno-cacériste d’aujourd’hui milite pour la création d’un État qui rassemblerait les nations indigènes du Pérou, de Bolivie, de l’Équateur, du Chili et d’Argentine. Les médias chiliens et péruviens ont ainsi suggéré qu’une victoire d’Humala pourrait nuire aux relations entre les deux nations.

Humala a pris soin de se distancer des éléments radicaux de ce mouvement, en particulier de son frère. Le candidat à la présidence se présente plutôt comme « anti-impérialiste » et « nationaliste ». « Mon nationalisme est une lutte contre la mondialisation qui va à l’encontre des intérêts nationaux, et dans ce nationalisme peuvent tenir aussi bien les forces de gauche que les forces de droite » déclarait-il récemment.

Vote militaire

Pour la première fois de l’histoire péruvienne, les 150 000 militaires et policiers du pays - environ 1 % de l’électorat - pourront voter. Ancien militaire, Ollanta pourra-t-il remporter ces importants suffrages ? Plusieurs généraux et colonels retraités lui ont ouvertement donné leur soutien. Mais son soulèvement contre le régime de Fujimori en 2000 est vu par plusieurs, au sein de l’armée, comme une escapade indisciplinée qui le discréditerait du poste de président. Il pourrait néanmoins s’assurer d’une partie de ce vote en appuyant la proposition d’amnistie pour 618 militaires, reconnus coupables de violations des droits de la personne en 2003 par la Commission Vérité et réconciliation, chargée de faire la lumière sur les atrocités commises durant les vingt années de violence entre l’armée et la guérilla du Sentier lumineux. L’actuel président Toledo et le candidat Garcia se sont prononcés contre une telle amnistie. Humala tarde à prendre position. Sur cette question, comme sur plusieurs autres, il ne se situe pas clairement sur l’échiquier politique péruvien.


L’auteure est chargée de projets pour l’Amérique latine à Alternatives