Offensive de la droite tous azimuts au Brésil

mardi 30 août 2005, par Pierre BEAUDET

Depuis quelques mois, les accusations pleuvent à l’effet que le Parti des travailleurs (PT) brésilien aurait mis en
place un système de fi nancement secret de certaines personnalités politiques. Pour les membres du PT et les
mouvements sociaux qui l’appuient, ces pratiques, si elles s’avéraient prouvées, sont condamnables. « Nous avons
promis de gouverner autrement », entend-on dire souvent. Pour autant, cela ne doit pas occulter le fait que derrière
ces allégations se cache aussi une stratégie de la droite brésilienne qui cherche à reconquérir le pouvoir lors des
prochaines élections présidentielles de 2006.

Lula, avant cette affaire, était selon
tous les sondages bien parti pour
remporter les prochaines élections
présidentielles en 2006 et, surtout,
pour accélérer les réformes entreprises
depuis sa première élection en
2002 par 53 millions de Brésiliens.
Les principaux partis de droite,
dont le PSDB de l’ancien président
Fernando Henrique Cardoso, ont
sauté sur l’occasion avec l’appui des
grands médias pour exiger la démission
du président.

Le milieu des affaires, qui n’a jamais
eu d’atomes crochus avec Lula, aimerait
bien le « détacher » du PT et de
sa base populaire, quitte à le voir
réélu, mais dans une dynamique où
la raison d’être de sa présidence perdrait
tout son sens. On aurait donc
un président populaire « encadré »
par un appareil institutionnel marqué
à droite, ce qui jetterait les classes
populaires dans la confusion et
donc l’impuissance.

Un système conçu pour
favoriser le statu quo

Mais la crise actuelle refl ète une profonde
fracture dans le système politique
brésilien qui était il n’y a pas
si longtemps une dictature militaire.
Aujourd’hui, le Parlement est éclaté
en une myriade de micro partis qui
sont souvent des « boutiques » gérées
comme des PME par des politiciens
en mal de pouvoir et d’argent.

Ce « populisme » bien ancré dans les
moeurs brésiliennes fait du Congrès
une sorte de « souk » où sont constamment
marchandés les votes et
les orientations proposées par le
gouvernement. Lula, en prenant la
présidence, a hérité de ce système.
Il savait aussi qu’il avait avec la présidence
gagné une parcelle du pouvoir,
mais pas vraiment LE pouvoir.
Au Parlement fédéral en effet, le PT
ne détient que 20 % des sièges, et le
gouvernement Lula est donc constamment
forcé de négocier avec les autres 80 % pour faire adopter les législations
qu’il propose.

Le PT estimait néanmoins pouvoir
avancer dans une sorte de « guerre
de position » en transformant peu à
peu les institutions pour les démocratiser
et les réorienter en faveur des
classes populaires. Pari impossible
ou utopie créative, le projet est maintenant
fragilisé.

Le PT à la recherche d’un
second souffle

La période s’annonce difficile,
d’autant plus que le PT a subi durant
la dernière période une certaine
usure du pouvoir, démontrée lors
des dernières élections municipales,
en octobre 2004. La perte de villes
symboles comme Sao Paulo et Porto
Alegre a fait mal, de même que la diminution
du vote PT dans plusieurs
autres grandes villes où le parti avait
trouvé sa force et sa base historique.

Au sein du parti de Lula, des voix
multiples réclament des réformes.
Selon Plinio Arruda Sampaio, un fondateur
du PT, « Lula a trop misé sur
l’établissement d’un bon rapport avec les
détenteurs de capitaux. Des concessions
injustifi ables ont été faites aux multinationales
de l’énergie et des télécommunications,
par exemple. Par la suite, la
conduite politique du gouvernement s’est
soumise aux schémas traditionnels de
l’élite brésilienne corrompue : connivences,
petits arrangements, alliances illégitimes,
fi nancement obscur des campagnes
électorales. »

Des ministres comme le populaire
Miguel Rossetto et des mouvements comme le MST et la centrale syndicale
CUT veulent des changements,
mais ils restent avec le PT, car ils savent
bien qu’une défaite du PT serait
catastrophique pour l’ensemble des
mouvements sociaux et des couches
populaires.

À l’heure des choix

Le PT a été et demeure l’expression
des mouvements de base qui ont joué
un rôle de premier plan dans la lutte
pour la démocratie et la justice. Lula,
l’ex-syndicaliste, a fait ses classes
dans les usines autour de Sao Paulo.
Mais une fois à Brasilia, la situation
a changé, ce qui a créé bien des remous
entre la base militante et le
gouvernement.

Le Mouvement des sans terre a réussi
pourtant à appuyer le gouvernement
quand il le fallait, tout en restant critique,
notamment sur le projet de réforme
agraire qui a peu avancé faute
de fonds. Le gouvernement, avec sa
politique d’austérité fi nancière, s’est
retrouvé sans moyen alors que la promesse
de 2002 avait été de réinvestir
massivement dans les programmes
sociaux.

Aujourd’hui, face à la crise que traverse
le PT, les mouvements
avertissent Lula qu’ils ne sont
plus disposés à l’appuyer inconditionnellement.
Vingt-et-un
députés fédéraux du PT et
plusieurs milliers de militants
du parti viennent de signer
un appel qui rejoint celui des
mouvements sociaux : « Le
gouvernement Lula doit produire
un choc éthique. Il doit modifi er sa base
d’appui parlementaire, éliminer les accords
de troc des votes en échange des
charges publiques. Pour un gouvernement
de gauche, la “gouvernabilité” doit reposer
sur son programme de changements
et sur le soutien des mouvements populaires.
 »

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