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Montée d’un nationalisme fascisant en Inde

Feroz Mehdi, 11 janvier 2019

Extrait de l’article « Montée d’un nationalisme fascisant en Inde » paru dans la Revue Relation no 800 (janvier-février 2019). Vous la trouverez en kiosque et vous pouvez également vous la procurer en ligne, sur le site Internet de la revue.

En 1999, le parti nationaliste Bhartiya Janata Party (BJP) a pris le pouvoir en Inde[1], à la tête d’un gouvernement de coalition qui a duré cinq ans. Ayant perdu les élections de 2004, il n’est revenu au pouvoir qu’en 2014, mais cette fois en tant que parti majoritaire au parlement fédéral, bien qu’il n’ait obtenu que 31 % du vote populaire. Arrivé au terme de son mandat de cinq ans, tout indique que le BJP ne manquera pas de faire de nouvelles et innocentes victimes en polarisant la société entre hindous et musulmans au cours de la campagne électorale de 2019, comme il l’a fait lors des élections précédentes.

Créer un nationalisme hindou

La classe dirigeante indienne s’est toujours servie de l’interprétation de l’histoire avec efficacité pour sur-simplifier et, en même temps, compliquer la réalité du pays, servant bien sûr sa vision du monde. Cela se manifeste depuis quelques temps dans l’attitude des chefs du BJP qui, comme s’ils répondaient à l’historien britannique du XIXe siècle James Mill – qui jugeait l’Inde arriérée et incapable du moindre accomplissement dans le domaine de la philosophie ou de la science –, élèvent l’absurdité à de nouveaux sommets. Ils prétendent que les récits épiques et mythologiques de l’Inde comme le Mahabharata, écrits en sanskrit et datant de plus de 2000 ans, sont des documents scientifiques. Donnant l’exemple du guerrier Karna ainsi que celui de Ganesh, le Dieu hindou à la tête d’éléphant, le premier ministre Narendra Modi, dans un discours prononcé dans un hôpital de Mumbai le 25 octobre 2014, affirmait : « Nous pouvons être fiers de ce que notre pays a accompli dans le domaine de la science médicale à un certain moment. […] Nous avons tous lu au sujet de Karna dans le Mahabharata. Si nous y pensons un peu plus, nous réalisons que le Mahabharata dit que Karna n’est pas né du ventre de sa mère. Cela signifie que la science génétique existait à cette époque. C’est pourquoi Karna aurait pu naître autrement […] Nous célébrons le dieu Ganesh. Il a dû y avoir des chirurgiens plastiques à l’époque qui ont greffé une tête d’éléphant sur un corps humain, commençant ainsi la pratique de la chirurgie plastique[2]. » […]

On pourrait croire que de telles affirmations ne peuvent venir que de personnes ignorantes ou illettrées, ou encore de politiciens populistes qui en profèrent aussi en Inde. Mais les leaders du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, en français « Association des volontaires nationaux »), dont le BJP est le bras politique, sont loin d’être des humoristes ou des « performers ». Ils tentent sérieusement d’établir que l’Inde se trouve au centre de l’univers, que la théorie de Darwin est une fumisterie, que les civilisations ont commencé en Inde, berceau de la connaissance scientifique et que le reste du monde essaie maintenant de rattraper. […]

Lorsqu’une classe sociale cherche à devenir hégémonique, comme l’expliquait le philosophe Gramsci, elle doit se nationaliser. En Inde, cette classe est en train de construire et de nationaliser une idéologie qu’elle appelle hindutva ou « nationalisme hindou » – qui n’est rien d’autre que la version XXIe siècle du fascisme en Inde. […]

Les prochaines élections auront donc lieu en mai 2019 sur fond de « menace musulmane » (une menace perçue de l’intérieur mais aussi de l’extérieur, sous la forme du Pakistan) et d’idéologie nationaliste hindoue.

[1] Voir F. Mehdi, « L’Inde de l’an 2000 », Relations, no 647, février 1999.
[2] Maseeh Rahman, « Indian prime minister claims genetic science existed in ancient times », The Guardian, 28 octobre 2014.


Feroz Mehdi est membre co-fondateur d’Alternatives et Chargé de projet Asie du Sud et Moyen-Orient chez Alternatives.