Journal des Alternatives

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Élections 2006

Michael Ignatieff et les charmes discrets de la politique extérieure canadienne

Pierre BEAUDET, 6 décembre 2005

Candidat vedette (et controversé) du Parti libéral dans la circonscription ontarienne de Etobicoke-Lakeshore, l’éminent professeur de l’Université d’Harvard s’est surtout fait connaître ces dernières années pour avoir appuyé l’administration Bush dans la guerre contre l’Irak. Aux Etats-Unis, Michael Ignatieff s’est retrouvé avec les intellectuels « néoconservateurs » contre ceux qui argumentaient que cette guerre était : (1) illégitime puisque « justifiée » sous de fallacieux prétextes (les fantomatiques « armes de destruction massives » de Saddam) ; (2) politiquement dangereuse puisqu’en opposition avec l’ONU et la grande majorité de ses États membres ; et (3) hypocrite puisque manipulée en douce par les lobbys d’armements liés à la famille Bush. Bref, toute une controverse autour d’un homme dont la réputation académique était surtout liée à la promotion des droits et de la démocratie. Lui-même a admis que pour la première fois dans sa vie, il s’était retrouvé « à l’extrême droite de l’opinion canadienne ». Interrogé par Jack Layton sur l’adhésion d’un homme qui semble aller à l’encontre de la politique contre la guerre adoptée depuis 2003 par le gouvernement canadien, le Premier Ministre Paul Martin a laconiquement déclaré que « chacun avait droit à ses opinions », mais que, tant qu’à lui, il restait convaincu que la guerre de Bush avait été « une mauvaise idée ».

« Guerre sans fin » et « guerre préventive »

Récemment, le professeur Ignatieff a continué de défendre ses positions controversées, même depuis qu’il a été prouvé que l’histoire des « armes de destruction massives » était un énorme mensonge. De toute façon a-t-il déclaré, « personne ne peut affirmer que Bush a inventé le risque. Saddam était une menace à la sécurité du Golfe depuis 20 ans. Son désir d’acquérir des armes était connu ». Pour lui comme d’ailleurs pour l’administration Bush, la guerre en ces temps incertains doit être « préventive ». Les Etats-Unis et ses alliés ont le « droit » d’attaquer ces « États voyous » qui menacent ou pourraient menacer la sécurité mondiale. Il mentionne à part l’Irak de Saddam Hussein la Corée du Nord, la Syrie, la Libye, l’Iran et d’autres États qui « sont devenus des terrains d’entraînement pour les groupes terroristes ». Le concept de la souveraineté nationale dans la logique de son argumentation n’est plus valable si les États en question ne sont plus capables de protéger leurs populations. En conséquence argumente-t-il, les États démocratiques comme le Canada doivent renforcer leurs capacités militaires.

L’empire américain par défaut

Ignatieff estime que l’empire américain « avec tous ses défauts » est encore la « meilleure option » pour assurer la sécurité dans le monde. Dans un long article publié en 2003 par le New York Times Magazine , il qualifiait l’hégémonie américaine de « light », dont les caractéristiques sont « le marché libre, les droits humains et la démocratie ». « C’est la seule nation dans le monde qui commande militairement les cinq continents, qui garantit la sécurité de plusieurs États comme Israël et la Corée du Sud, et qui remplit les coeurs et les esprits du monde entier avec ses rêves et ses désirs ». Les Etats-Unis disait-il « ont la responsabilité de confronter des États voyous qui veulent développer leurs armes de destruction massive ». Pôle dominant dans le monde, « les Etats-Unis sont multilatéralistes quand ils le veulent, unilatéralistes quand c’est nécessaire. Ils imposent une division du travail dans laquelle ils commandent les combats, laissent les Français, les Britanniques et les Allemands faire la police le long des frontières, et les Hollandais, les Suisses et les Scandinaves s’occuper de l’aide humanitaire ». L’empire américain, estime Ignatieff, n’est pas toujours subtil, mais c’est quand même lui qui permet aux peuples de se libérer sans vouloir imposer son contrôle sur les territoires. Il pense que la politique extérieure du Canada doit résolument s’aligner sur cette réalité et agir comme supplétifs des Etats-Unis lorsqu’il le faut.

Les vraies intentions de l’administration Bush

Durant la dernière année, une quantité invraisemblable d’études et de reportages, y compris aux Etats-Unis, a démontré le côté plus ou moins caché de la stratégie de George W. Bush. Amorcée bien avant son élection frauduleuse en 2000 par les néoconservateurs regroupés autour du « New American project », cette politique de « reconquête du monde » mise sur le fait que les Etats-Unis disposent présentement d’une suprématie militaire incontestée dans le monde. Les problèmes selon les néocons ne sont pas vraiment les « États voyous » qui sont généralement des cibles faciles, mais la montée en puissance de l’Union européenne et de la Chine, sans compter la renaissance éventuelle de la Russie ou l’émergence d’États comme l’Inde ou le Brésil. Le but de la stratégie dans ce contexte est donc d’empêcher, à court et à moyen terme, qu’aucun de ces États ou des blocs d’État ne puissent menacer l’hégémonie de Washington. Comment faire cela ? On ne peut pas bien sûr attaquer militairement l’Europe ou la Chine ! On ne peut pas faire grand’chose non plus face au déclin américain sur le plan économique ou technologique. L’idée est donc de sécuriser le contrôle des régions stratégiques (notamment le Moyen-Orient et l’Asie centrale où se trouvent concentrées les plus importantes ressources pétrolières) et d’empêcher la diplomatie européenne de gérer des conflits d’une manière durable. Et enfin de renforcer la suprématie quasi absolue sur les Etats-Unis ont dans le domaine des armes de destruction massive (nucléaires et non nucléaires).

Le Canada « partenaire » des États-Unis

On ne peut pas vraiment penser qu’un professeur de l’Université d’Harvard ignore ces débats et donc, il est assez difficile de ne pas conclure que l’argumentaire d’Ignatieff est davantage politique qu’académique. La double intentionnalité est la suivante : (1) crédibiliser la « guerre sans fin » de Bush au nom de la défense de la civilisation et des droits ; (2) faire pression sur le gouvernement canadien pour qu’il s’aligne sur cela, à la fois par « realpolitik », à la fois parce que cela correspond à nos « valeurs ». Lors de son allocution au Congrès national du Parti Libéral du Canada au printemps dernier, il enjoignait les membres du PLC à faire du Canada « un partenaire crédible (des Etats-Unis) dans la lutte pour protéger l’Amérique du Nord des attaques terroristes. Nous devons disait-il réaffirmer la « nécessité » d’augmenter le budget de la défense, « pour s’assurer que le Canada ne devienne pas un refuge pour les terroristes ». C’est en fin de compte le discours tenu par la Maison-Blanche depuis le 11 septembre 2001 et encore plus depuis le début de la guerre et qui est de plus martelé par la droite canadienne, le Parti conservateur notamment.

Une politique extérieure sous influence

Quand Jean Chrétien a refusé d’embarquer dans l’aventure américaine en mars 2003, les Etats-Unis, mais aussi une grande partie des élites économiques et politiques canadiennes, se sont dits horrifiés. Dans les grands médias canadiens-anglais, cette « incongruité » était la plupart du temps portée sur le dos du mouvement anti-guerre au Québec et du « chantage » exercé par la population québécoise contre le gouvernement libéral. Depuis l’intronisation de Paul Martin, les choses ont évolué. Dans l’« Énoncé de politique extérieure » publié en septembre par le Ministère, la priorité clairement exprimée est le rapprochement avec les Etats-Unis. L’argumentaire pour ce « recentrage » est bien sûr fortement économique et commerciale (le Canada réalise près de 90% de ses exportations vers les Etats-Unis depuis la mise en vigueur de l’ALÉNA). Mais sur d’autres plans, on sent bien que le discours américain sur la « lutte contre le terrorisme » et la « nécessité d’intervenir contre les États-voyous » prend beaucoup de place. Tout le monde s’entend, le « droit de protéger » et d’intervenir lorsque des populations sont en danger font généralement consensus au Canada. Comme l’est la nécessité de protéger le territoire contre des menaces éventuelles. Mais est-ce que cela justifie pour autant des interventions unilatérales commandées par les Etats-Unis ? Qui est habilité de juger s’il faut intervenir en Irak, en Haïti, en Afghanistan ou au Congo ? Sommes-nous prêts à donner ce mandat aux Etats-Unis sous prétexte qu’ils sont l’empire « incontournable » ? Devons-nous accepter la politique du deux poids deux mesures qui consiste à tolérer des dictatures lorsqu’elles sont complices des Etats-Unis et en attaquer d’autres parce les dictateurs en question sont devenus (souvent après avoir été longtemps des alliés) des adversaires des Etats-Unis ?

Le multilatéralisme ou la subordination

À entendre certains représentants du Canada, le système international est paralysé à cause de « mauvais gouvernements » (le Venezuela est pointé du doigt), et non à cause de l’arrogance états-unienne. Lors de la dernière assemblée générale de l’ONU en septembre, c’est pourtant l’ambassadeur américain John Bolton (imposé par George W. Bush à l’encontre des vœux du Congrès américain) qui a bloqué des aspects centraux de la réforme nécessaire, et non Hugo Chavez ou Fidel Castro. Dans le cas des crises très graves comme celles de l’Irak ou de l’Afghanistan, il est également plus clair que jamais que c’est la politique de « réingénierie » orchestrée par les nouveaux « Docteurs Folamour » du Département d’état qui empêchent ces pays de progresser vers la paix et la démocratie. Les Irakiens les plus modérés et les plus anti-Saddam sont les premiers à dire que la paix passe par le retrait le plus rapidement possible des forces d’occupation américaines. Pourquoi dans ce contexte affirmer que la question principale qui confronte le Canada dans le monde est la « lutte contre le terrorisme » ? Ce n’est pas de l’« anti-américanisme » borné d’affirmer haut et clair que la paix passe par la résolution de conflits qui se nourrissent de l’exclusion, de la misère et de l’oppression, tel que cela a été évoqué à plusieurs reprises par le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. Et que ce processus doit être résolument mené par l’ONU, un système totalement imparfait et incomplet, mais le seul qui empêche la planète de revenir à l’époque où seuls les gros canons gouvernaient le monde.