International

Lula : chronique d’une victoire annoncée

jeudi 28 septembre 2006, par Victor ARMONY

Le scrutin qui aura lieu au Brésil le 1er octobre prochain marque le début de la fin d’un cycle électoral exceptionnel en Amérique latine. Durant l’année 2006, douze présidentielles auront modifié ou précisé le nouveau visage politique de la région. Dans le contexte brésilien, la réélection de Luiz Inácio Lula da Silva est, à toute fin pratique, assurée. Un grand scandale de corruption a impliqué directement son Parti des travailleurs (PT) en 2005, ce qui avait soulevé sérieusement, pour la première fois, la possibilité d’une défaite. Mais Lula a su naviguer dans la tourmente et l’appui des masses populaires demeure amplement majoritaire.

En fait, la campagne électorale a été particulièrement terne. Comparativement aux élections passées, la course à la présidence du Brésil a été « ennuyante ». D’abord, une réforme législative a réduit les dépenses électorales admissibles des partis politiques, autrefois plus élevées (et plus extravagantes) que celles encourues par les partis états-uniens. La relative faiblesse du candidat de l’opposition social-démocrate, Geraldo Alckmin a également contribué à l’ennui de cette campagne. En effet, convaincu de la victoire de Lula, l’ex-président Fernando Henrique Cardoso a « sauvé » son dauphin, José Serra, pour le prochain rendez-vous, en 2010. Enfin, les mouvements sociaux, si actifs lors de la campagne qui a porté Lula au pouvoir, se sont montrés réticents à l’appuyer. Les secteurs plus radicaux ont, en fait, rompu avec leur ancien leader.

L’analyste Ricardo Noblat considère que, une fois devant l’urne, la plupart des Brésiliens devront décider entre le « vote embarrassé » pour Lula - entaché par le scandale de corruption et les promesses trahies - et le « vote sans enthousiasme » pour une alternative peu séduisante. Par ailleurs, il ne faut pas négliger le processus de « normalisation » et de « routinisation » politique que l’on constate dans la plupart des démocraties latino-américaines. D’aucuns le soulignent comme un accomplissement, alors que d’autres y voient une tendance menant à la désaffection citoyenne.

Les sondages démontrent que les préférences électorales sont fortement corrélatives aux identités socioéconomiques. Alckmin reçoit l’appui des secteurs supérieurs et des classes moyennes aisées, tandis que Lula représente le choix de la vaste majorité des moins nantis. Bien que les militants de la base et de la gauche en général se sentent déçus par la gestion « modérée » du gouvernement du PT, Lula reste indissociablement lié aux « pauvres » non politisés. Son image d’homme aux origines modestes et sincère, au langage direct, continue à susciter un effet de proximité avec le peuple.

Mais la question qui se pose touche justement le populisme du personnage : s’agit-il d’un pur dispositif rhétorique et idéologique par lequel le chef « fait croire », ou bien se fonde-t-il sur de vrais gains sur le plan de redistribution des richesses ? Or, le bilan à cet égard semble révéler plusieurs éléments encourageants : la création d’emplois, l’amélioration du pouvoir d’achat et la mise en place de programmes sociaux en matière de santé, d’éducation et d’alimentation ont sorti des millions de Brésiliens de l’indigence. Certains sociologues signalent que l’on assiste à une phase de mobilité sociale sans précédant dans l’histoire récente du pays.

Cette réalité est doublée d’une perception positive chez les groupes concernés : les niveaux de confiance des consommateurs, de satisfaction et de croyance dans un avenir meilleur sont remarquables. Le gouvernement de Lula a cependant fait preuve de discipline fiscale et, en dernière analyse, d’orthodoxie libérale. N’oublions pas que la croissance économique, dans une société extrêmement inégalitaire, bénéficie surtout à ceux qui se trouvent déjà dans une position avantagée. Plusieurs critiques voient dans le modèle de Lula une approche « assistantialiste », à peine réformiste. Outre les divers points de vue sur cette question, il est certain que Lula incarne la « gauche pragmatique » que l’on oppose habituellement à la « gauche idéologique », dont le vénézuélien Hugo Chávez est le principal moteur sur le continent.

Priorité au Mercosur

Sur le front international, le Brésil continue à miser sur le Mercosur. Le gouvernement Lula a fait savoir à son vis-à-vis uruguayen que la fraternité intra-bloc devra prévaloir face à toute velléité isolationniste. L’Uruguay est en train d’explorer l’idée d’un accord de libre-échange bilatéral avec les États-Unis, comme l’ont déjà fait plusieurs pays de l’Amérique centrale et du Sud. Le Brésil, tout en reconnaissant le problème des « asymétries » et le besoin d’assister les petites économies, s’est dit prêt à montrer la porte aux récalcitrants. La position brésilienne est nette : le Mercosur doit s’affirmer comme une « union douanière » et négocier avec le reste du monde avec une voix unique. En ce sens, Lula maintient le cap de la politique extérieure brésilienne : celle d’une puissance régionale, convaincue de son statut dominant et capable de pousser son projet national de développement à travers des actions concertées avec les alliés sud-américains.

Il sera très intéressant de suivre l’évolution du bloc avec l’entrée récente du Venezuela comme membre à part entière du Mercosur. Le « modèle Chávez » risque de se heurter à l’approche brésilienne. L’idéal de l’« intégration solidaire » que le président vénézuélien met de l’avant depuis quelques années n’est pas nécessairement compatible avec le penchant « réaliste » de la vision que Lula a fait la sienne. Le style et la personnalité des deux leaders joueront aussi un rôle significatif sur la scène internationale. Les Latino-américains auront l’occasion de voir les deux versions de la gauche latino-américaine s’affronter au sein d’un organisme voué, en dernière instance, à réaliser le rêve bolivarien d’unité continentale.


L’auteur est professeur au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal.

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