Journal des Alternatives

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Lorsqu’un peuple désabusé reprend espoir

Frédéric DUBOIS, 11 novembre 2004

Montevideo - « Frente, Frente, Frente ». Bannières géantes, trompettes, tambours et explosions de joie, danse, cris et embrassades. Une marée humaine prenait d’assaut le centre de Montevideo, pour souligner en ce dernier dimanche d’octobre, la victoire du Frente Amplio (FA-EP-NM) au sortir des bureaux de vote.

Dimanche 31 octobre, sur le balcon de l’hôtel Presidente, devant une foule électrisée et avide de changement, le candidat du Frente Amplio, Tabaré Vázquez, prend les reines du pouvoir du pays de 3,5 millions d’habitants situé entre le Brésil et l’Argentine. « Nous commençons le travail dès demain » a t-il lancé dans un discours succinct. « Fêtez Uruguayens, fêtez ! »

Si depuis 150 ans, le Parti colorado (rouge) et le Parti nacional (blanc) se partagent le pouvoir par une gouvernance de centre-droit, le Frente Amplio, né en 1971, est une coalition très large de formations politiques de gauche. Des écologistes aux communistes, des socialistes aux ex-guerilleros Tumpamaros, cette union de la gauche n’en est pourtant pas à ses premières oeuvres. Déjà en 1994 et 1999, le Frente se montre menaçant, allant jusqu’à talonner le vainqueur avec 35% et 45% des suffrages respectivement.

Cette fois-ci, les premiers estimés attribuent 51% des suffrages au FA-EP-NM. Les districts électoraux de Montevideo, où vivent plus d’un tiers des 2,5 millions d’électeurs appuient particulièrement l’ancien maire de la capitale, avec près de 60% des voix. Cette victoire sans appel, est d’autant plus fracassante, considérant que 85% des électeurs ont rempli leur devoir obligatoire, envoyant du coup le parti colorado du défait président Batlle sur les banquettes arrières avec un maigre 10% des voix.

Le tremblement de terre politique est total. Avec une majorité de députés et de sénateurs élus, la coalition se voit attribuer une confortable place au parlement. Du jamais vu en Uruguay, cette victoire de la gauche dès le premier tour, vient électrocuter, du moins en apparence, le désordre établi par les deux partis défaits. Cependant, le parti national domine la majorité des provinces de l’intérieur du pays et obtient le tiers des votes.

La débâcle du puissant parti colorado s’explique notamment par un pays à bout de souffle, où le taux de chômage n’en finit plus de monter (au-delà de 20%), où la désindustrialisation des années de prescription néolibérale laisse l’économie sans ressources productives et où la dette extérieure explose à quelques 14 milliards $US, soit 130% du PIB. De plus, la proportion de jeunes et d’enfants sous le seuil de pauvreté a doublé depuis 1999 et avoisine les 60%, ce qui dépasse le chiffre déjà intolérable de 40% de pauvres pour l’ensemble de la population.

C’est aussi l’intégration régionale du pays au Mercosur et au groupe de pays ayant le coeur à gauche qui réjouit bon nombre d’électeurs complètement désabusés par la chute économique et sociale du pays. Le Brésil de Lula, l’Argentine de Kirchner et le Chili de Lagos seront des alliés de premier plan pour Vázquez durant son mandat des cinq prochaines années. Ce dernier a d’ailleurs annoncé son intention de renforcer les liens avec les pays voisins sur la base de coopérations multisectorielles.

La dette monumentale accumulée par l’Uruguay auprès de créditeurs étrangers reste le nuage noir qui risque de gâter la fête. Les idées et l’ambition socialistes du nouveau gouvernement devront se satisfaire d’une marge de manœuvre réduite. Encore candidat, Vázquez avait donné sa parole d’oncologue en faveur du remboursement « responsable » de la dette et des contraintes fiscales et financières que lui lègue le président sortant. La croissance économique de l’Uruguay dans la prochaine année est estimée à plus de 7% mais cette hausse ne pourra pas à elle seule balancer l’imbalançable. Il faudra renégocier la dette avec le principal créancier qu’est le FMI. Douleur assurée !

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Une importante question chemine parallèlement au changement de gouvernement. L’eau est-elle un droit humain fondamental ou une marchandise ? Les Uruguayens ont opté à plus de 65 % pour la première option, imposant un frein à toute forme de privatisation de l’eau. L’augmentation par dix fois du prix de l’eau et le non-respect des charges sociales par deux multinationales espagnoles dans des villes de l’intérieur comme Maldonado, en ont échaudé plus d’un. Même le parti national s’est rangé du côté du oui.

Ce référendum n’est pas anodin puisqu’il donne déjà une indication de la volonté populaire face aux partenariats public-privé. Le président socialiste en prendra bonne note. Cela entrainera probablement des temps houleux pour les multinationales qui se bousculent au portillon de la gestion de l’eau potable, des eaux usées et souterraines. Dans le secteur de l’eau, cela signifie une probable expropriation (avec compensation) des entreprises privées déjà actives sur le terrain et la réaffirmation juridique de la propriété publique sur la ressource.

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Un thème qui ne s’est pas imposé durant cette campagne, est la question de la lutte à l’impunité. Les partis membres du Frente Amplio ont convenu de ne pas réveiller les vieux démons qui hantent le pays, en faveur d’une campagne positive. Les principaux tortionnaires civils et militaires courent encore librement et l’opacité est totale quant aux disparitions, actes de torture, intimidations violentes et semblables barbaries commisses durant la dictature. « Nous nous engageons à mettre en pratique l’article quatre de la loi de caducité afin de savoir ce qui s’est passé » lance Eduardo Bonomi, candidat du Frente Amplio préssenti comme sous-ministre de l’Intérieur. Cet ancien Tupamaro (guérilla urbaine des années 1970), emprisonné pendant 13 ans pour ses activités extrémistes, prétend qu’il s’agit là d’un compromis de coalition avec lequel il faut vivre.

Alba Gonzalez Souza, résidente du quartier central Barrio Sur à Montevideo, s’en réjouit. Mère de l’un des 200 disparus de la dictature uruguayenne (1973-1985), elle n’en demande pas plus. « Tout ce que j’espère c’est de connaître les circonstances de la mort de mon fils Rafael. Pas les os. Je ne veux pas des os que les militaires me tendent ». Si les nouveaux mandataires n’enrayeront pas l’impunité en tablant une loi poursuivant les coupables de violations des droits humains, ils représentent pour les familles des disparus de la dictature, une brèche ouverte sur la vérité. L’espoir de connaître enfin.

« Nous sommes partis au Chili, puis ensuite en France pour éviter les persécutions » raconte Madame Souza dans un français exemplaire. « Ce qui arrive en ce moment (avec les élections), c’est l’aboutissement de ce pour quoi nous nous sommes battus. C’est pourquoi nous sommes très contents aujourd’hui, très heureux » poursuit-elle. Le regard triste, elle conclue en affirmant que la seule chose qui manque en ce jour de bonheur « c’est mon fils, disparu à l’âge 23 ans ».

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En plus de devoir garder l’unité d’une coalition très hétérogène, le président Vázquez devra maintenant livrer. De vendeur d’espoir, il devra se transformer en fin calculateur, pragmaticien et stratégiste intelligent, afin de répondre aux défis pressants et aux attentes énormes d’une population lassée par l’élite politique traditionnelle.

Les mouvements sociaux de leur côté, doivent ré-armer leurs discours et créer une difficile relation de souveraineté face au gouvernement. Ceci reste un grand point d’interrogation dans un pays de mouvements sociaux étroitement liés aux partis politiques. Les pressions de l’opposition de la droite nationaliste et des financiers étrangers ne tarderont pas. Déjà, le parti sortant a approuvé 14 nominations diplomatiques de haut niveau la semaine précédent les élections. Ce petit cadeau empoisonné qui regroupe, en passant, des ex-responsables de la dictature, témoigne d’un chemin jonché d’embûches.

Vázquez ne pourra pas festoyer longtemps. Il ne pourra tenir tête à ces pressions qu’avec une ferme influence d’une « société civile » vigilante et active, qui devra de surcroît préserver une balance entre une militantisme de l’interieur et de l’extérieur du système politique.


L’auteur est journaliste indépendant.

Vous pouvez suivre ses reportages sur : www.patagoniabolivia.net