Les victimes politiques de Jeanne

mardi 19 octobre 2004, par Tania VACHON

Les récentes manchettes ont amplement titré les désastres causés par l’ouragan Jeanne en Haïti. Le nombre annoncé de victimes et les conséquences matérielles et écologiques en disent long. Pire scénario était-il possible ?

Le 30 septembre, Haïti a connu un nouveau soubresaut politique. Une vaste opération de terreur s’est mise en branle à Port-au-Prince principalement dans les quartiers populaires de Bel-Air et de Cité Soleil. Ce sont les militants de la Famille Lavalas qui sont à l’origine de cette campagne baptisée « Opération Bagdad » en raison des actes d’une grande violence qui sont perpétrés : décapitations publiques, agressions sexuelles, attaques des commerçants, etc. L’ambiance qui règne fait en sorte que les écoles et les commerces ferment leurs portes, la majorité se fait silencieuse et la vie quotidienne est une fois de plus paralysée.

Pendant ce temps, un ancien militaire, Joseph Jean-Batiste, a fait son entrée à Port-au-Prince pour « délivrer » la ville des chimères. Celui-ci est à la tête d’une armée qui en principe a été dissoute par Aristide, mais dont les membres sont néanmoins lourdement armés. D’où viennent toutes ces armes ?

Frileuses interventions

Devant cette pagaille de bandes armées, les forces multinationales de maintien de la paix des Nations unies (MINUSTAH) - qui selon certains observateurs se tiennent loin des quartiers populaires, fiefs des bandes armées où circulent aisément les armes et se fait le recrutement des enfants - apparaissent impuissantes à instaurer un climat de confiance. Le gouvernement de transition, quant à lui, s’en trouve complètement discrédité. En fait, les soldats de la MINUSTAH protègeraient davantage les instances du pouvoir que les zones représentant un véritable danger d’explosion.

Tout ça est dangereux et menace d’effacer les rares efforts de concertation et de pacification des derniers mois, tentés par quelques organisations de solidarité internationale étrangères et le très fragile mouvement social haïtien. Même le Fonds monétaire international (FMI) - prenant prétexte des violences et de la détérioration de la sécurité à Port-au-Prince - vient d’annoncer le rapatriement de son représentant sur le terrain et l’annulation d’une mission qui devait en principe identifier les meilleurs moyens de venir en aide aux victimes de Jeanne.

Par ailleurs, il est vrai que le gouvernement intérimaire n’arrive pas à respecter ses promesses et à travailler de façon efficace, que ce soit ou non avec les forces de maintien de la paix. De part et d’autre, on semble frileux de s’engager dans de véritables efforts pour secourir les victimes de l’ouragan, c’est-à-dire pour sortir la population haïtienne du marasme économique et social dans lequel elle continue de s’enfoncer.

Les pays d’Amérique centrale manifestent leurs inquiétudes et envisagent l’envoi urgent de convois militaires pour appuyer les opérations du Conseil de sécurité. La Chine a aussi décidé de participer à l’effort de paix en envoyant... « 95 militaires » ! Mais l’ampleur du contingent ne garantit pas le succès de l’opération, plusieurs interventions internationales d’envergure ont déjà été tenté en ce sens, sans succès pour autant. Qu’on se rappelle le retour d’Aristide en 1994, escorté par l’armée des États-Unis. Il faut plus que de nombreux soldats. Il ne s’agit pas d’une simple intervention humanitaire au lendemain d’une catastrophe naturelle. Le problème est social, économique, développementaliste, et pas principalement militaire.

Le sort s’acharne

Tout ce désordre a des conséquences énormes pour les victimes de l’ouragan Jeanne dans la région de l’Artibonite et le nord du pays. L’aide humanitaire ne se rend pas aux Gonaïves et le nombre de morts se multiplie. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), plusieurs tonnes de denrées doivent être acheminées via la République dominicaine pour échapper aux délinquants de la capitale.

En fait, les impacts matériels et écologiques majeurs occasionnés par Jeanne lèvent surtout le voile sur une réalité dont il a été peu question dans les journaux au cours de la dernière année, alors que la perle des Antilles vivait bouleversements sur bouleversements. En effet, à leur façon, ces lourds dommages révèlent l’empreinte magistrale de la mauvaise gestion des ressources naturelles et de la fragilité des infrastructures nationales. Alors que le même ouragan ne fait que 80 victimes en Floride, il en fait plus de 2500 en Haïti, le pays le plus pauvre de l’hémisphère.
Les victimes haïtiennes ne sont pas mortes d’une catastrophe naturelle, mais bien de la pauvreté et de la malgestion.

Les mobilisations orchestrées rapidement au Québec témoignent de la solidarité des Québécoises et Québécois envers leurs voisins haïtiens. Cette réponse, bien qu’elle ait été efficace et rapide, ne représente qu’un baume sur les plaies ouvertes d’Haïti. De son côté, le gouvernement Charest a annoncé une aide humanitaire de 200 000 dollars aux victimes de Jeanne, ce que bon nombre de représentants de la diaspora haïtienne au Québec ont qualifié, on s’en doute, de dérisoire. Les campagnes entamées en parallèle par les organisations de coopération et de solidarité internationale du Québec sont dès lors investies d’une importante responsabilité politique et non seulement humanitaire. Haïti n’est pas au bout de ses peines.
Tania Vachon


L’auteure est chargée de projets pour les Caraïbes à Alternatives.

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