Journal des Alternatives

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Les soldats rebelles de Manille

Naomi KLEIN, 27 août 2003

Pas facile d’attirer l’attention des médias cet été. Le 27 juillet, 300 jeunes soldats philippins ont investi un centre commercial de Manille avec des explosifs C-4, en accusant leur gouvernement, un des alliés les plus proches de Washington, d’avoir fait exploser ses propres bâtiments pour recevoir du financement militaire américain. Malgré ce tapage, ils n’ont pas réussi à défrayer les manchettes internationales.

Et c’est bien dommage pour nous. En effet, à la suite de l’attentat survenu à Djakarta le 5 août et de la publication d’un rapport des services secrets qui révèle que les attentats du 11 septembre ont été préparés à Manille, il semble bien que l’Asie du Sud-Est deviendra sous peu le prochain front sur lequel se jouera la guerre menée par Washington contre le terrorisme.

Les Philippines et l’Indonésie n’ont pas été incluses dans l’« axe du mal », mais les deux pays offrent à Washington ce que l’Iran et la Corée du Nord n’ont pas : des gouvernements prêts à assurer au Pentagone une victoire facile. La présidente des Philippines, Gloria Macapagal Arroyo, et celle de l’Indonésie, Megawati Soekarnaputri, se sont ralliées à la croisade de Bush qui leur offre une parfaite couverture pour l’élimination brutale des mouvements séparatistes situés dans des régions riches en ressources - Mindanao aux Philippines et Aceh en Indonésie.

Aux Philippines, l’aide militaire américaine est passée de deux millions de dollars US en 2001 à 80 millions par année. Entre temps, des soldats américains et des forces spéciales sont arrivés en force à Mindanao pour tenter de neutraliser le groupe Abu Sayyaf, supposément lié à Al Qaïda, selon la Maison Blanche.

Une alliance ébranlée

Mais à la mi-février, l’alliance américano-philippine a subi un important recul. À la veille d’une opération militaire conjointe impliquant plus de 3 000 soldats américains, un porte-parole du Pentagone a déclaré que les troupes américaines aux Philippines participeraient « activement au combat » - une entorse à la politique de l’administration Arroyo qui avait affirmé que les soldats américains ne participeraient qu’aux « entraînements ».

La différence est significative : un article dans la Constitution philippine interdit les combats menés par des forces étrangères sur son territoire. Cette clause avait été adoptée pour empêcher le retour des bases militaires américaines, bannies des Philippines en 1992. La réaction de la population a été tellement vive que l’opération au complet a dû être annulée, et les futures opérations conjointes, suspendues.

Depuis six mois, alors que tous les regards étaient tournés vers l’Irak, les incidents armés ont considérablement augmenté dans la région de Mindanao. Maintenant, la question est de savoir qui en est responsable. Le gouvernement accuse le Front moro de libération islamique. Les rebelles pointent du doigt le gouvernement, en affirmant que la menace terroriste est exagérée pour justifier l’augmentation du budget militaire et du nombre d’interventions américaines.

Accusations

Selon les soldats rebelles, des militaires haut placés, agissant pour le compte du régime d’Arroyo, sont responsables du bombardement de l’aéroport de Davao, en mars, et de plusieurs autres attentats. Ils accusent l’armée d’avoir encouragé le terrorisme à Mindanao en vendant des armes et des munitions à des groupes que les soldats étaient supposés combattre. Ils affirment aussi que des membres de l’armée et de la police ont aidé des prisonniers condamnés pour terrorisme à s’échapper de prison, la preuve étant l’évasion de Rohman al-Ghozi d’une prison à haute sécurité de Manille. Ce dernier est un expert en explosifs lié à l’organisation terroriste Jemaah Islamiyah, tenue responsable de l’attentat de Bali et de Djakarta.

Arroyo nie ces allégations et accuse à son tour les rebelles de faire le jeu de l’opposition politique. Les rebelles insistent pour dire qu’ils ne cherchent pas le pouvoir, mais qu’ils veulent seulement exposer au grand jour une conspiration de haut niveau. Lorsque Arroyo a promis d’ouvrir une enquête sur ces allégations, la mutinerie a cessé sans violence.

Même si les tactiques des rebelles ont largement été condamnées par la population philippine, il a été reconnu dans la presse, et même à l’intérieur de l’armée, leurs critiques étaient « valables et légitimes », comme me l’a affirmé le capitaine à la retraite, Danilo Vizmano.

Les journaux locaux ont rapporté que la vente d’armes aux rebelles « était un secret bien connu d’une grande partie de la population ». Le général Narciso Abaya, chef d’état-major, a admis qu’il existe « une corruption à tous les niveaux » au sein de l’armée. La police a reconnu qu’al-Ghozi n’aurait pas pu s’enfuir de prison sans l’aide de quelqu’un de l’intérieur. Et encore plus révélateur, Victor Corpus, chef des services secrets, a démissionné même s’il a nié avoir joué un rôle dans les bombardements de Davao.

Les soldats rebelles ne sont pas les premiers à accuser le gouvernement philippin de bombarder sa propre population. Quelques jours avant la mutinerie, une coalition formée de groupes religieux, d’avocats et d’organisations non gouvernementales avait entrepris d’enquêter sur les rumeurs persistantes selon lesquelles l’État était impliqué dans les événements de Davao. Elle estime aussi que les services secrets américains pourraient être impliqués.

L’affaire Meiring

Ces doutes ont fait surface à la suite d’un accident bizarre, survenu le 16 mai 2002, à Davao. Hospitalisé après avoir provoqué une explosion dans sa chambre d’hôtel, Michael Meiring, un citoyen américain, aurait été emmené par deux agents du FBI vers les États-Unis. Les officiers locaux ont demandé que Meiring soit retourné aux Philippines pour faire face à des accusations, mais sans succès. Business World, un important journal des Philippines, a publié une série d’articles accusant Meiring d’être un agent de la CIA impliqué dans des actions secrètes « pour justifier l’implantation des troupes et des bases américaines à Mindanao ».

L’affaire Meiring n’a jamais été rapportée par la presse américaine. Et les allégations des rebelles n’ont fait l’objet que de brèves, le temps d’une journée. Peut-être que tout cela paraît trop incroyable : un gouvernement hors contrôle, embrasant les flammes du terrorisme pour augmenter son budget militaire, conserver le pouvoir et violer les libertés civiles.

Pourquoi les Américains seraient-ils intéressés par de tels événements ?

Naomi Klein, collaboration spéciale


L’auteure est journaliste et a rédigé plusieurs ouvrages, dont No Logo.

La version originale anglaise de cet article a été publiée dans le magazine The Nation.

Traduction : Louise-Anne Maher