Journal des Alternatives

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Danemark

Les raisons de la colère

Frédéric DUBOIS, 29 mars 2007

Six cent quatre-vingt-dix arrestations. Plus de trois millions de dollars de dommages. C’est le bilan de trois journées d’émeutes survenues au début de mois de mars dans les rues de Copenhague, la capitale du Danemark. Trois jours qui ont mis l’Europe à l’envers, à cause de la fermeture d’une maison de jeunes. Mais pas n’importe laquelle.

BERLIN - En danois, ungdomshuset signifie « maison des jeunes ». Or, des maisons de jeunes, il y en a partout en Europe. Qu’avait donc de particulier celle qui se trouvait au numéro 69, rue Jagtvej, à Copenhague, pour que des jeunes soient prêts à combattre aussi férocement pour la sauver ? Tout bien considéré l’Ungdomshuset représentait deux choses. D’abord, elle constituait un lieu historique de la gauche danoise et européenne. Mais surtout, la maison de la rue Jagtvej s’était imposée depuis 1982 comme un centre de pèlerinage de la scène alternative de ce coin de l’Europe du Nord.

Petit retour en arrière. Il y a 25 ans, lorsque le maire de Copenhague attribue le droit d’utilisation de cette villa municipale à une bande de squatters, il agit dans un esprit de tolérance et de compréhension pour les marginaux de sa ville. Bien plus encore, il flaire le bon coup politique. Grâce à la Ungdomshuset, on espère concentrer les frustrations et la contre-culture danoise dans un espace restreint du quartier multiethnique et populaire de Noerrebro.

Le squat se métamorphose très vite en centre culturel alternatif, géré de manière autonome. Il accueille au passage des musiciens de la trempe de Nick Cave et Björk, puis devient le refuge des luttes politiques et sociales des années 1980 et 1990.

L’importance historique de la maison du 69 rue Jagtvej remonte toutefois au début du vingtième siècle. Dès cette époque, des syndicalistes, des communistes, des sociaux-démocrates ou des féministes s’y retrouvaient souvent. En 1910, sous la gouverne de Clara Zetkin, c’est même là qu’une conférence rassemblant 100 femmes de 17 pays différents déclare le 8 mars Journée internationale de la femme. L’une des participantes, la sociale-démocrate danoise Nina Bang deviendra d’ailleurs la première femme à occuper un poste de ministre, celui de l’Éducation, en 1924.

De la maison des jeunes à la maison du père ?

Mais tout va changer à partir de 1999. Dans la paisible Copenhague, la mairie cherche à vendre la maison des jeunes. Dans un premier temps, deux acheteurs jugés peu sérieux sont mis de côté, notamment une secte religieuse du nom de Faderhuset (maison du père). Puis, la même année, c’est le coup de théâtre. Une association fait l’acquisition du bâtiment, pour le revendre aussitôt à la secte Faderhuset. Contre toute attente, le haut lieu de la culture alternative va revenir à un groupe religieux d’extrême droite, farouchement antigais et défenseur des idées créationnistes !

Les « alternos » deviennent nerveux. À Copenhague, les manifestations pacifiques se multiplient. Le 14 décembre 2004, les jeunes encaissent un premier revers lorsque la cour donne raison à l’acheteur et que le contrat de vente est jugé valide. Mais les occupants n’abandonnent pas. Avec l’appui de syndicats et de sympathisants, ils vont contre-attaquer. Le 18 décembre 2006, ils déposent une contre-offre d’achat deux fois plus élevée que l’offre initiale.

Rien à faire. La municipalité refuse. Il est probable que l’expulsion des jeunes est déjà planifiée. L’affaire connaît finalement son dénouement le 1er mars, lorsque les forces antiterroristes débarquent en force pour prendre possession des lieux. Des hélicoptères et des grues sont même utilisés. À Copenhague, les affrontements de rue vont durer plusieurs jours. Et la colère des « alternos » s’étend à d’autres villes. Des accrochages sont signalés dans plusieurs villes, notamment à Hambourg, à Hanovre, à Berlin, à Oslo, à Tel Aviv. À Lyon et Venise, les consulats danois sont même occupés par des « autonomes ».

Victoire de la propriété privée sur le patrimoine culturel ?

On peut dire que la Ungdomshuset a été victime de la spéculation immobilière et des dures lois du marché. Mais l’argument purement économique ne convainc pas totalement. Peu de temps avant l’opération policière, un projet de relance de la maison de jeunes était d’ailleurs encore en discussion. En fait, pour des raisons plus ou moins obscures, la mairesse sociale-démocrate de Copenhague, Jytte Ritt Bjerregaard, a préféré la confrontation avec les jeunes, tout en se disant prête à fournir un autre édifice aux jeunes de l’Ungdomshuset.

Petite nuance qui en dit long, la future maison ne pourra plus être autogérée. Autant dire qu’elle sera méconnaissable.

Dans ces circonstances, on peut comprendre que les jeunes aient perçu l’attitude de la mairie comme une agression en règle contre leurs idées et leur mode de vie. Plus qu’une simple anecdote, leur défaite soulève plusieurs questions légitimes sur la tolérance dans nos sociétés. Au Danemark, peut-être faut-il chercher une partie de la réponse jusque dans le climat politique ? N’est-il pas dominé depuis des années par les idées simplistes d’une coalition politique gouvernant grâce l’appui d’un parti d’extrême droite ?

Reste que l’affaire représente d’abord le triomphe d’une façon de faire autoritaire qui marginalise davantage les jeunes. Aujourd’hui, comme pour mettre de l’huile sur le feu, le nouveau propriétaire de l’immeuble incarne tout ce qui révoltait les jeunes de l’Ungdomshuset. Difficile de ne pas y voir un symbole. On a livré un haut lieu de résistance culturelle et politique du Danemark et de l’Europe à une secte rétrograde. Ungdomshuset n’existe plus depuis le 6 mars. Des travailleurs cagoulés l’ont mis à plat sous le regard incrédule de centaines de jeunes.

Une « maison du père » sera érigée sur son emplacement.