Les options politiques israéliennes après le vote du Likoud

Palestine Center Information (Brief No. 105)— 6 mai 2004

mardi 11 mai 2004, par Ilan PAPPÉ

Ilan Pappé est l’un des plus brillants des « nouveaux historiens » israéliens. Il est professeur de science politique à l’Université de Haïfa et est le président de l’Institut Emil Touma d’Études Palestiniennes.

Les résultats du vote intervenu le 2 mai au sein du Likoud éclairent d’une lumière crue les options limitées de la scène politique israélienne. Un groupe de membres de l’extrême droite du Likoud, conduit par Moshe Feiglin, a mis en échec le plan de paix du Premier ministre Ariel Sharon. Feiglin est le chef du mouvement ultranationaliste « Manhigout Yehoudit » au sein du Likoud, dont le but est la création d’une théocratie sur l’ensemble de la Palestine historique (Israël et les Territoires occupés). Lui et ses alliés du Likoud bénéficient du soutien du mouvement des colons dans les Territoires occupés. Si le Manhigout Yehoudit a pu être considéré dans le passé comme une frange d’extrémistes fanatiques locaux, il fait aujourd’hui partie du parti gouvernant. Ils n’ont pas eu raison du seul plan de Sharon, mais également du consensus sur la vision de la paix en Israël dans son ensemble.

Le consensus et ses implications

Le plan du Premier ministre n’était que l’une des versions exprimant ce que la majorité des Juifs en Israël considèrent comme une solution raisonnable au conflit actuel. Les grandes lignes de ce consensus sont les suivantes :

- La présence israélienne dans la bande de Gaza et dans la moitié de la Cisjordanie est inutile ;
- Les grands blocs de colonies juives illégales en Cisjordanie seront annexés à Israël ;
- La portion de la Cisjordanie qui sera laissée aux Palestiniens sera encerclée par un haut mur, comme c’est déjà le cas actuellement pour la bande de Gaza ;
- Ces secteurs palestiniens seront qualifiés d’« État palestinien » ;
- Jérusalem-Est sera annexée à Israël ;
- Le droit au retour des réfugiés palestiniens ne sera pas reconnu.

En d’autres termes, des fragments qui constituent quelque 10% de la Palestine historique seront appelés « Palestine » : une entité géopolitique dépourvue d’indépendance politique dans les domaines des relations extérieures, de la défense ou des finances, et qui sera composée de deux immenses camps de détention. Cette vision, qui ne trouve aucun partenaire du côté palestinien, et qui est rejetée par quelques pays européens, a reçu l’aval de l’administration Bush.

L’appui de l’administration américaine, et le fait que cette vision reflète un consensus juif intérieur, signifient que les conséquences du jeu politique intérieur n’auront qu’une faible incidence sur les perspectives de paix en Israël et en Palestine. En d’autres mots, quel que soit celui qui formera le prochain gouvernement, la politique israélienne sur la question palestinienne sera pareille, que le plan soit poussé en avant par le Likoud et ses alliés (le parti centriste Shinui, le Parti religieux national, les partis ultraorthodoxes et les partis défendant les intérêts des immigrants russes) ou par le Parti travailliste et ses alliés, qui sont moins importants en nombre, et se composent principalement des partenaires nationalistes religieux modérés. Comme mentionné plus haut, le consensus israélien est rejeté par l’extrême droite, qui refuse de céder même Gaza ou le reste de la Cisjordanie.

Des obstacles aux alliances entre la gauche israélienne et les Palestiniens d’Israël

À la gauche du Parti travailliste existent deux blocs politiques qui, au cours des cinq dernières années, ont été complètement exclus du moindre rôle significatif dans le jeu politique. Ils pourraient s’avérer pertinents dans un futur éloigné si l’équilibre régional ou global du pouvoir forçait Israël à changer de politique. L’un de ces blocs est une coalition récemment constituée, « Yahad » (Ensemble), formée d’anciens mini-partis vétérans, connus généralement sous le nom de camp israélien de la paix. Chacun de ces groupes appelle, à sa manière, à la fin de l’occupation en Cisjordanie et dans la bande de Gaza et à la formation d’un État palestinien. Le groupe Yahad, qui est derrière les Accords de Genève, représente une part insignifiante du vote juif aux élections israéliennes.

La capacité du Yahad à exercer une influence sur la future scène politique dépend d’une alliance avec les Palestiniens d’Israël, qui représentent presque 20% de la population. Cette alliance est impossible pour plusieurs raisons. D’abord, au sein du bloc de la gauche sioniste existent des éléments qui hésitent toujours à légitimer pleinement une participation palestinienne à la politique israélienne en matière de défense et de relations extérieures.

Ensuite, la minorité palestinienne en Israël a été déchirée au cours de ces dernières années par des divisions idéologiques internes. Trois orientations prédominent : le mouvement islamiste, le bloc nationaliste, et le parti communiste. Bien qu’ils partagent une plate-forme nationale, leurs orientations différentes leur ont rendu difficile toute action conjointe menée avec efficacité, et de gros efforts leur sont nécessaires pour définir un agenda commun à propos des politiques de discrimination et d’exclusion de l’État. Leurs divisions résultent également d’ambitions personnelles et de rivalités.

Troisièmement, alors que les partis politiques palestiniens adhèrent toujours à la solution à deux États telle que l’envisage Yahad, il leur est difficile de soutenir une paix future qui n’apporte pas de solution au problème des réfugiés. Cette position est apparue clairement avec la participation massive à la toute première Conférence sur le Droit au Retour qui s’est tenue à Haïfa en mars 2004.

La Conférence sur le Droit au Retour avait été organisée par plusieurs ONG et a réuni 300 participants au cours d’une session de deux jours. Bien que la majorité des participants étaient des Palestiniens israéliens, on notait également la présence d’un nombre considérable de Juifs. La conférence s’est terminée par une déclaration qui a été baptisée l’« Initiative de Haïfa » (à laquelle se sont ralliés par la suite d’autres groupes, dont le parti des Verts américains). La déclaration réaffirmait l’engagement d’une longue liste d’ONG israéliennes en faveur du droit au retour des Palestiniens, et estimait que l’accomplissement de ce droit constitue la seule voie menant vers une paix durable et généralisée au Proche-Orient.

Un écart croissant entre la classe politique et le peuple

Il est intéressant de noter l’écart croissant qui se creuse entre les politiques ségrégationnistes prônées par les élites appartenant au triangle Likoud-Travaillistes-Yahad en Israël et à l’Autorité palestinienne dans les Territoires occupés, d’une part, et les forts courants sous-jacents qui promeuvent la cohabitation dans la société civile, d’autre part. Ces sentiments témoignent plus de la frustration et d’un sens de la contrainte que de l’altruisme. Ils se manifestent par l’éclosion croissante d’écoles bilingues en Israël et par la résurgence en Palestine du discours sur un seul État. À long terme, ceci pourrait influencer les élites politiques, mais probablement - et malheureusement - seulement après de nouveaux cycles de violence et d’effusions de sang.

Le nœud du problème est que la conduite des élites politiques juives en Israël est dictée par le sentiment d’avoir reçu carte blanche des États-Unis, le seul acteur international qui compte aux yeux d’Israël. En conséquence, l’unilatéralisme est de plus en plus populaire : emparez-vous du plus de terres de Palestine que possible, avec le moins de Palestiniens que possible. Puisque des territoires supplémentaires entraînent l’arrivée de plus de Palestiniens dans l’État juif, il n’est pas étonnant que le soutien en faveur de leur expulsion - idée qui se situait autrefois aux marges du système politique - devienne un discours acceptable au sein du courant dominant des intellectuels et des politiciens israéliens.

Pour empêcher la possibilité réelle d’un transfert, la communauté internationale devra accroître la pression sur Israël pour engager l’État hébreu vers une paix qui ne soit pas acceptable par la seule majorité des Israéliens, mais également par la majorité des Palestiniens. La question est de savoir si l’actuel équilibre global et régional du pouvoir autorise de telles pressions. En d’autres termes, les Israéliens ont-ils raison de penser qu’ils peuvent s’en tirer en appliquant simultanément une annexion unilatérale de territoire - déguisée en retrait, comme dans le plan Sharon - et un transfert massif de la population palestinienne ?

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