Journal des Alternatives

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Les nouveaux défis de la résistance palestinienne

Pierre BEAUDET, 26 décembre 2004

La récente élection présidentielle en Palestine inaugure une nouvelle période de l’histoire de la lutte pour l’autodétermination des Palestiniens. Le nouveau président, Mahmoud Abbas, a été élu avec la majorité des voix et est déjà à l’œuvre pour trouver des solutions à la terrible crise palestinienne. Cela ne sera pas facile.

Les territoires occupés palestiniens sont devenus d’immenses prisons « à ciel ouvert », constamment quadrillées par l’armée israélienne et les colons militarisés. Dans les geôles israéliennes des dizaines de Palestiniens sont détenus sans accusation ni procès. Le nombre de morts et de blessés graves ne se compte plus. L’infrastructure matérielle a été détruite à Gaza, Naplouse, Jénine et dans d’autres centres urbains. Plus de la moitié des gens sont sans travail, et dans les camps de réfugiés la misère est devenue quotidienne. La « parcelle d’autorité » qui avait été confiée à Yasser Arafat en 1996, dans le sillon des accords d’Oslo, a été anéantie.

La stratégie d’Ariel Sharon

Devant cette catastrophe, le débat palestino-palestinien a pris de l’ampleur depuis la disparition de Yasser Arafat. Les conditions dans lesquelles cela se fait sont mauvaises. Mais beaucoup de Palestiniens estiment qu’il faut amorcer un virage stratégique. Mahmoud Abbas, de même que la majorité de la direction de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et du Fatah (principal composante de l’OLP), estime qu’il faut relancer le processus de négociations avec les Israéliens. C’est une ambition légitime, car c’est évident pour presque tout le monde que les revendications palestiniennes seront réalisées à partir d’un processus politique, et non militaire.

Mais Abbas a devant lui un Ariel Sharon qui ne veut négocier autre chose que la capitulation des Palestiniens. Pour le premier ministre israélien, qui a construit sa réputation en orchestrant le massacre de milliers de Palestiniens à Beyrouth en 1982, le « retrait » de la Bande de Gaza doit mettre le point final aux aspirations palestiniennes. L’« État » palestinien qui verra le jour à Gaza sera mandaté pour gérer une « prison » abritant un million de personnes. Les enclaves palestiniennes en Cisjordanie seront en fait des municipalités gérant la collecte des déchets et les services sociaux, pas beaucoup plus. Les colonies seront maintenues, annexant de facto plus de 50 % de la Cisjordanie. Quant aux cinq millions de réfugiés palestiniens, on leur offrira, au mieux, quelque compensation monétaire.

Ariel Sharon, appuyé par ce qu’il reste de travaillistes, pense pouvoir imposer cela aux Palestiniens et à Mahmoud Abbas. Celui-ci, avec toute la bonne volonté du monde et avec tout ce qu’il représente de modéré et de réaliste, sera bien en peine d’avancer dans la négociation, du moins à court terme. À toutes fins pratiques, les Israéliens et les Américains lui demandent surtout de réprimer l’opposition palestinienne.

L’impasse de la militarisation

Avec tout cela, la militarisation de l’Intifada n’a pas servi la cause palestinienne. Le sentiment de désespoir et de frustration des jeunes, l’impression que tout autre avenue est bouchée, explique en partie la multiplication des commandos du Hamas (Mouvement de la résistance islamique) et des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa.
Toutefois, ce n’est pas la seule raison. La direction politique de ces mouvements, et en particulier de Hamas, a fait le choix d’axer la résistance sur ce terrain. C’était délibéré et cela a conduit à un grave échec sur deux plans. Sur le plan militaire d’une part. En dépit d’actes héroïques, les combattants n’ont pas été capables de défendre ni le territoire ni les infrastructures. Ils ont été défaits militairement, mais la défaite est également politique.

Ciblant des civils et faisant des kamikazes la figure symbolique de la résistance, des groupes comme Hamas ont dans une large mesure perdu la bataille politique, la bataille des idées et des images. Ils ont ainsi conforté le mythe créé par Sharon et Bush, surtout auprès de la population israélienne, selon lequel les Palestiniens et Ben Laden c’est la même chose. Aujourd’hui, la direction de Hamas est consciente de cette évolution et cherche une voix de sortie. Contrairement à ce qui est dit à Washington, Hamas serait bien prêt à intégrer un gouvernement palestinien d’unité nationale visant une entente juste et raisonnable avec Israël, c’est-à-dire la mise en place d’un État palestinien selon les frontières de 1967 des territoires occupés. Cependant, comme la majorité des Palestiniens, Hamas ne peut accepter la capitulation qu’Ariel Sharon présentera comme étant le seul compromis négociable.

Relancer la résistance

À côté de ces options, d’autres Palestiniens proposent plutôt de relancer l’Intifada dans une autre direction, semblable à ce qui avait été le cas en 1987. Des actions de résistance civile, de masse, bien médiatisées, impliquant la population, seraient plus efficaces, estiment des personnalités comme Moustapha Barghouti, qui a obtenu près de 20 % des suffrages lors des élections présidentielles palestiniennes. La proposition est loin d’être irréaliste, car les Palestiniens ont démontré dans le passé leur incroyable capacité de résistance.

D’autre part, cette approche aurait le mérite de fragiliser le « consensus » morbide, du côté israélien, autour de la vision extrémiste d’Ariel Sharon. Pour que cela réussisse, il faudra un fort appui du mouvement de solidarité internationale à la résistance palestinienne.

Autrement dit, il faudra à ce mouvement de solidarité internationale confronter l’armée d’occupation, le Mur, les colons. Ce qui n’est pas sans risque. Il lui faudra aussi apporter une aide matérielle aux mouvements démocratiques et de base qui agissent auprès des populations des camps de réfugiés et des centres urbains. Entre autres initiatives de ce genre, notons celle des enseignants du Teachers Creativity Center (TCC), une ONG palestinienne qui entend mettre sur pied une campagne internationale pour le droit des Palestiniens à l’éducation.